Entretien

"Seule l'Arabie saoudite peut empêcher le cours du pétrole de s'effondrer", selon Alexandre Andlauer, de Kpler

Alexandre Andlauer, analyste énergie chez Kpler, ne voit pas de résilience possible des producteurs de pétrole de schiste aux Etats-Unis dans la situation actuelle. Face à une demande qui baisse, et c'est historique, seule l'Arabie saoudite peut encore empêcher le prix du baril de pétrole de s'effondrer complètement.

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Alexandre Andlauer
Alexandre Andlauer, analyste chez Kpler, ne voit pas baisser la production de pétrole dans les schistes américains avant l'été.

L'Usine Nouvelle. - Quelle est la capacité d’adaptation des producteurs américains de pétrole de schiste aux conditions actuelles sur le marché du pétrole ?

Alexandre Andlauer. - Sans modification de la situation actuelle, ils sont morts. Les producteurs de pétrole de schiste n’ont plus du tout les marges de manœuvre qu’ils avaient lors de la dernière chute des cours en 2015. A l’époque, énormément de fonds ont investi, en private equity, pour les soutenir. Ce soutien s’est arrêté il y a deux ans, parce que ces sociétés de private equity avaient pour unique but une introduction en bourse. Or c’est devenu impossible de faire une IPO liée au pétrole, à cause de la volatilité des prix et des exigences ESG (critères de développement durable). Les investisseurs n’ont donc plus de stratégie de sortie. En outre, les producteurs de schiste sont plus endettés qu’en 2015.

Des gains sont-ils encore possibles sur les coûts de production ?

Le secteur était aussi plus jeune en 2015, il lui restait des marges de diminution des coûts. Cela permettait d’amortir les baisses de cours du pétrole. Aujourd’hui ils n’ont plus du tout les mêmes marges, les coûts ne vont plus pouvoir descendre. Ce que les Russes ont bien compris.

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C’était le bon moment pour s’attaquer à la concurrence du pétrole de schiste ?

Si le but était celui-là, la Russie a choisi le bon moment. Il n’y a plus de croissance de la demande, le marché est inondé sans possibilité de reprise en V [rebond fort, ndlr]. Il y a un énorme potentiel de casse de l’industrie des schistes.

Quand peut-on s'attendre à voir baisser la production américaine ?

Rien avant plusieurs semaines, car lorsque vous venez de fracker un puits, le "ramp-up" [montée en puissance, ndlr] de la production dure 90 jours. Il ne va donc rien se passer de visible durant trois ou quatre mois, qui vont être compliqués. On verra les premiers impacts cet été, et ils iront crescendo. Même si vous êtes très réactif, comme l’est Diamondback Energy et que vous réduisez les équipes, cela se verra seulement début mai sur le puits. Puis vous ne renoncerez pas à compléter le "fracking" [fracturation, ndlr] parce que ça ne coûte plus à ce stade que 20 dollars. Ce qui reporte l’impact au début de l’été. La baisse actuelle de croissance de la production est une conséquence de la baisse des prix intervenue en novembre 2019, elle n’a rien à voir avec la baisse des prix actuelle.

Un producteur de pétrole de schiste (Scott Sheffield, le patron de Pioneer) évoquait une baisse de 20% de la production américaine (2 à 2,5 millions de barils par jour). A combien estimez-vous cette baisse, et peut-elle compenser le surplus d’offre de l’Opep+ ?

Pas avant deux ans. La croissance moyenne de la production aux Etats-Unis était jusque-là d’environ un million de barils jour chaque année. Il faut déjà que cette croissance ralentisse. Dans les schistes, il faut toujours forer de nouveaux puits, sinon votre production décline. Le déclin de la production américaine, si on ne creusait aucun nouveau puits sur douze mois, serait de 3,8 Mbj. Mais l'activité ne va pas s'arrêter complètement. La production américaine de schiste est aujourd’hui détenue à 30% par des majors. Les Chevron, ExxonMobil, Shell sont des grosses compagnies qui ne vont pas s’arrêter là. Il y a encore du fracking, qui va faire monter la production pendant au moins 90 jours. Pendant trois mois, la production ne va donc pas baisser. Ensuite, il y aura toujours des puits complétés.  Perdre 2 Mbj cette année, cela ne me semble pas possible.

Le baril risque-t-il de baisser encore beaucoup, ou le marché a-t-il encaissé les mauvaises nouvelles ?

Il n’y a pas de limite à la baisse des cours. Qu’est-ce qui peut arrêter la chute ? Côté offre, il y a énormément de pétrole qui arrive. Côté demande, le coronavirus a fortement réduit les besoins, à un point qu’on n’a jamais vu. Et le pic de l’épidémie ne semble pas pouvoir intervenir avant un mois au moins, si des mesures sont prises. C’est inédit. Les dernières baisses de demande, elles, étaient intervenues sur un baril à 100 dollars. Il va y avoir des plans de relance et des injections monétaires massives, des mesures budgétaires qui vont soutenir les marchés financiers, les entreprises. Mais rien n’empêchera le cours du baril de continuer à baisser dans les trois ou quatre prochains mois.

Y a-t-il quand même des gagnants à cette baisse ?

C’est une bonne nouvelle à la pompe pour le consommateur, mais malheureusement il ne va pas pouvoir rouler à cause du coronavirus. Les seuls qui vont gagner de l’argent, ce sont les traders qui ont une capacité à stocker pour revendre plus tard, et les sociétés de tankers qui leurs louent les bateaux.

Vous pensez que l’Arabie saoudite et la Russie peuvent supporter longtemps cette baisse des prix ?

La Russie a des réserves de change importantes, elle peut déprécier le rouble, et elle n’est dépendante qu’à 40 ou 50% des revenus de l’énergie pour son budget. Elle ne tiendra pas deux ans mais six mois sans problème. Par ailleurs, la participation de la Russie à l’accord Opep+ était symbolique, la Russie n’a jamais vraiment coupé sa production. La seule chose qui peut se passer, c’est que l’Arabie saoudite craque, comme elle l'a déjà fait en 2016. Elle aurait alors dû tenir, mais le royaume dépend à 80% du pétrole pour son budget. Autant son coût de production est compris entre 5 et 10 dollars, autant son point mort budgétaire est à plus de 80 dollars le baril. Les pays de l’Opep et la Russie vont de toute façon inonder le marché, ils ne reviendront pas en arrière dans les deux prochaines semaines.

Cette situation risque-t-elle d’amplifier le risque de resserrement de l’offre d’ici 2025 ?

Sauf accident économique majeur tel que nous le connaissons actuellement, la tendance reste à la croissance de la demande de pétrole. Or après une telle baisse des cours, les majors vont elles aussi devoir réduire leurs investissements, sinon elles seront sanctionnées par le marché. Elles n’ont pas le choix, elles doivent maintenir les dividendes et réduire les capex, alors qu’elles devraient les maintenir pour éviter un pic des cours plus tard. Cette exigence des marchés financiers va réduire la production à long terme.

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