L'avenir de l'eau minérale pétillante Perrier n'a jamais paru aussi trouble. Car sans un changement de réglementation qui apparait totalement improbable, il semble impossible pour Nestlé de sauver sa marque avec l’appellation «eau minérale naturelle». Depuis la décision du Préfet du Gard à propos du sursis sur l’appellation «eau minérale naturelle», les spéculations vont bon train sur une solution alternative. Le groupe suisse affirme qu’il a une parade pour ne pas voir sa source de Vergèze perdre son appellation. Mais impossible de savoir précisément laquelle.
Dès le 9 avril 2025, le directeur général de Nestlé, Laurent Freixe, auditionné par la Commission d’enquête sénatoriale sur les pratiques des minéraliers avait indiqué que des hydrogéologues sollicités par la préfecture du Gard avaient rendu un avis «défavorable» sur le maintien de l’appellation « eau minérale naturelle » pour Perrier. Un mois plus tard, le Préfet du Gard mettait en demeure «la société Nestlé Waters Supply Sud, de retirer dans un délai de deux mois les filtres d’un diamètre de 0,2 μm». Et d’expliquer qu’il «ressort en effet des analyses de l’ARS Occitanie que ces traitements modifient les caractéristiques microbiologiques de l’eau, en contradiction avec la réglementation applicable à la production d’eau minérale naturelle.» En parallèle, le Préfet du Gard, Jérôme Bonet, donnera sa réponse avant le 7 août à propos de l’instruction de la demande de renouvellement de l’autorisation d’exploitation des forages destinés à la fabrication d’eau minérale naturelle.
La fracturation à l’origine des contaminations
«Les défaillances sur les embouteillages d’eau ne sont pas récentes, prévient Jean Carré, hydrogéologue agréé qui a enseigné à l’Ecole des hautes études en santé publique de Rennes et a été expert pour l’Anses. Comme sur de nombreux sites en France, chez Perrier, les forages ont changé depuis l’origine.» Pour cet hydrogéologue expérimenté, sur ce type d'installation, la contamination provient essentiellement de la fracturation s’accompagnant d’une circulation rapide de l’eau. Les calcaires contenant la ressource exploitée sont fracturés et probablement karstifiés en profondeur. «Le problème pour les minéraliers est qu’il faut produire toujours plus, ce qui fragilise la qualité», juge-t-il.
Si le problème est si profond, comment Perrier pourrait conserver l’appellation minérale naturelle ? «Je suis perplexe. A moins de pouvoir réaliser des forages dans des secteurs moins fracturés et obtenir une qualité d’eau qui se maintient, je ne vois pas comment supprimer la pollution bactériologique si elle est liée à la fracturation profonde», commente l'expert.
La filtration à 0,2 microns cache la présence de virus
Quant à la solution non autorisée qui consiste à filtrer à 0,2 μm, elle est pernicieuse, car elle supprime la contamination bactériologique qui peut alerter de la présence de virus. «C’est comme casser le thermomètre, on résout le problème des bactéries mais pas celui des virus.» D’autre part, peu de forages échappent aux traces de métabolites de pesticides. «Parfois on ne voit rien pendant une dizaine d’années et les produits de dégradation des pesticides ressortent un jour car à la différence des molécules mères ceux-ci sont très mobiles dans l’environnement.»
Revenir à des débits raisonnables
Les matières fécales retrouvées dans les eaux minérales peuvent venir des épandages, mais surtout les sources exploitées depuis des décennies ont vu se rapprocher les constructions et les réseaux d’assainissement qui ne sont jamais étanches. Résultat : avec ces pollutions, il sera difficile pour l'industrie de l'eau en bouteille de produire une eau minérale naturelle en respectant les interdits, c’est-à-dire sans filtrer en dessous de 0,8 μm et en évitant la désinfection (uv, charbon), hormis en forant en forêt où il n’existe pas de réelle menace. Et Jean Carré préconise de «revenir à des débits raisonnables pour conserver la qualité. Si vous tirez beaucoup d’eau avec des forages, l’eau qui circule est plus jeune qu’à l‘origine.»
Quant aux décennies de tromperie pratiquées par le groupe Nestlé, elles ne sont pas dues à de mauvaises investigations ou des rapports tronqués. «Les ARS font leur travail en régions, mais les décisions finales sont prises plus haut, essentiellement au niveau du Préfet qui regarde l’impact sur l’économie et les emplois», regrette Jean Carré. A Vergèze (Gard), Perrier est le premier employeur de la ville.



