L'Usine Nouvelle - Vous avez évoqué le «chantage à l’emploi» auquel s’est livré Nestlé Waters pour obtenir un arbitrage positif des autorités françaises : pouvez-vous étayer ce point ? Est-ce que ces considérations économiques sont les seules raisons qui ont conduit les autorités françaises à faire preuve de complaisance vis-à-vis de l’industriel ?
Alexandre Ouizille, sénateur de l'Oise (PS), rapporteur de la Commission d'enquête sénatoriale sur les pratiques des minéraliers -Je ne peux pas vous dire que je suis sûr que les considérations économiques sont la seule matrice. En revanche, des mails font état de la prégnance de cette question. Nestlé évoque le plan social qui a eu lieu dans les Vosges suite à la perte du marché allemand et l’État a peur. Des conseillers expriment clairement cette crainte que Nestlé élargisse le plan social et «leur colle sur le dos», selon leur expression, des licenciements supplémentaires. La raison de l’emploi est clairement présente, les autres raisons éventuelles, je n’ai aucun élément qui me permette de les étayer.
Comment se fait-il alors que personne du côté de Bercy n’assume d’avoir rendu un arbitrage économique ? Il n’y a pourtant rien de honteux à cela…
Les considérations économiques sont évidemment importantes dans la vie de la Nation. Seulement, ce qui me surprend dans cette affaire, c’est que jamais personne du côté de l’État n’a cherché à caractériser ce risque économique au-delà des informations transmises par Nestlé. L’État n’a pas cherché à objectiver les menaces sur l’emploi. Voilà pourquoi, à mon sens, personne n’assume l’arbitrage : le ressort économique a été mal documenté alors que l’État s’est laissé mener par Nestlé dans une démarche transactionnelle avec la réglementation.

- 1102.98+6.11
Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
- 472.5+2.86
Mars 2026
Graines de soja - Etats-Unis$ USD/tonne
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
Vous avez évoqué les pressions de Nestlé sur votre Commission d’enquête avec des courriers répétés mettant en cause la légitimité de vos travaux. Avez-vous aussi dû faire face à des pressions d’ordre politique ?
L'industriel a en effet remis en cause le travail de notre Commission. Mon sentiment est que malgré cela, nous avons été au bout de ce que nous voulions dire. Du côté de l’État, je préfère en rester là. Ce que je peux dire, et qui est dans le rapport, c’est que le président de la République a écrit au président du Sénat pour lui dire que, tout en reconnaissant que nous étions dans notre bon droit, il était en désaccord avec le fait que nous publions les 74 pages de documents remis par l’Élysée (publiés après le refus d'Alexis Kohler, secrétaire général de l'Elysée jusqu'en avril 2025, de déposer devant le Sénat, ces documents étayent les échanges entre la présidence de la République et Nestlé, ndlr).
Certains sujets sont encore en suspens dans cette revue des pratiques des minéraliers. Vous avez employé le mot «frustration» lors de la conférence de presse du 19 mai. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Mes sujets de frustration ? D’abord que je ne suis pas capable de vous dire quel ministre a pris la responsabilité de ne pas publier le rapport de l’Igas (ce rapport, longtemps resté confidentiel, a constitué en une vaste revue des pratiques des minéraliers par les services de l’Etat début 2022 après que Nestlé ait communiqué ses traitements illégaux au ministère de l’industrie le 31 août 2021, ndlr). Celui qui l'a fait aurait dû en répondre.
Ma deuxième frustration est plutôt à l'endroit de l'industriel, Nestlé. Je ne suis pas capable de vous dire quand ces traitements ont commencé. Je ne suis pas capable de vous dire en interne si le comité de direction était au courant ou si cela se jouait uniquement au niveau des sites. Pour ce qui est du passé, Nestlé demeure une vaste boîte noire, même si j’ai désormais compris leurs motivations. Le directeur général de Nestlé Laurent Freixe nous a toutefois indiqué qu’il allait mener une enquête interne et qu’il nous partagerait les conclusions. Pour l’instant ce sont des paroles. Nous avons pris date.
La troisième frustration, c’est la non-venue d’Alexis Kohlerdevant notre Commission d’enquête.
Il est écrit dans le rapport que «des industriels d'autres départements demandent de recourir à une microfiltration à 0,2 micron». Est-ce qu'on a la garantie aujourd'hui que parmi les grands industriels autres que Nestlé, à savoir Danone et Alma, il n’y a pas, sur les eaux minérales de filtres à 0,2 ?
Le directeur d’Alma et la directrice de Danone ont assuré sous serment qu’ils n’employaient pas ces filtres. Dans le rapport, il y a une contribution de la Maison des eaux minérales (principale organisation du secteur, ndlr) : cette dernière est très critique des comportements de Nestlé.
Avez-vous été surpris par l’attitude des dirigeants de Nestlé devant votre Commission qui se sont parfois enfermés dans des dénégations absurdes ?
Je ne m'attendais pas à cette attitude de Nestlé. Je crois qu'elle a été d'ailleurs largement contre-productive, au point qu'ils ont dû envoyer leur directeur général faire amende honorable. Les mensonges à répétition de Nestlé, parce qu'il y a eu aussi des mensonges, sont évidemment de nature à mettre en cause la confiance devant les Français. Il aurait été tellement plus simple de dire : "Voilà, pendant des années, nous avons mal fait. Voilà ce que nous avons mal fait. Voilà ce que nous proposons aujourd'hui." À l'inverse, leur attitude a démontré une culture de l'opacité tellement ancrée qu'ils n'ont pas été capables de dévier de leur discours même lorsque c'était dans leur intérêt.



