L’Usine Nouvelle - Quel était votre rôle chez Nestlé ?
Yasmine Motarjemi, ex-directrice de la sécurité alimentaire chez Nestlé - Malgré mon insistance, je n'ai jamais reçu de description de poste ni de cahier des charges. Quand il y avait une enquête, il était difficile de définir qui était responsable, qui devait faire quoi.
Comme je constatais des défaillances dans la gestion de la sécurité des aliments, j’ai décidé de renforcer la gestion de la sécurité des aliments et de développer un plan d'action pour les risques émergents ou négligés, comme les allergènes, les antibiotiques émergents, de nouvelles bactéries. Et bien entendu de suivre les évolutions scientifiques et réglementaires. J’assistais également à la gestion des crises. Plusieurs fois, quand nous avons eu des problèmes de sécurité des aliments, j’ai préconisé de rapporter les informations aux autorités. Ça impliquait l'arrêt des opérations, le retrait des produits et ça n'a pas plu à la direction. C'est aussi une des raisons de mon harcèlement
En tant qu’ancienne directrice de la sécurité des aliments de Nestlé pendant 10 ans, quel regard portez-vous sur ce qui a pu être raconté dans la presse depuis un an ?
Je suis étonnée que les inspecteurs ou auditeurs n'aient pas vu ces traitements. Il doit y avoir régulièrement des audits internes et externes. Nestlé a mené depuis 2007 une politique de certification ISO 22000 [les exigences relatives à un système de management de la sécurité des denrées alimentaires, Ndlr] de ses sites et usines. Et surtout ces traitements et leur surveillance, devenus sans doute nécessaires à la sécurité sanitaire des eaux, doivent figurer dans les plans HACCP [Hazard Analysis and Critical Control Point], le système de gestion des risques pour répondre aux réglementations en vigueur sur la sécurité des aliments. Un système que j’ai largement contribué à développer.
Cela signifie que le fait d’appliquer des traitements conduit nécessairement à des contrôles qui donnent lieu à des rapports ?
Si la source est contaminée, ils doivent appliquer des traitements [filtration, uv, charbon] pour assurer la sécurité alimentaire. En appliquant le système HACCP – une obligation réglementaire – l’entreprise avait le devoir de faire une analyse des risques et de documenter les risques et les traitements, ainsi que de vérifier leur bonne mise en œuvre et leur efficacité. Par conséquent, il aurait dû y avoir des documents internes. Je me demande pourquoi les inspecteurs et les auditeurs n’ont pas examiné ces documents ? À moins que Nestlé n’ait pas appliqué le système correctement. Si tel est le cas, c'est une violation grave dans la gestion de la sécurité des aliments.
N’existe-t-il pas une véritable loi du silence à propos de Nestlé ?
Je me demande pourquoi la Commission d’enquête sénatoriale sur les eaux en bouteille n’a pas auditionné les différents directeurs de la qualité et de la sécurité qui étaient en fonction pendant la période présumée de fraude. Ces personnes auraient dû avoir connaissance de ces problèmes et des plans HACCP. Pourquoi ne se sont-ils pas opposés à ces pratiques ou n'ont-ils pas donné l’alerte ? Peut-être l’ont-ils fait, mais leur voix a été étouffée. Pourquoi personne d’autre n’a dénoncé ces méthodes ? Le système d'alerte de Nestlé ne fonctionne pas normalement. Je l’avais signalé aux autorités françaises à plusieurs reprises.
Propos recueillis par Olivier Cognasse et Pierre-Henri Girard-Claudon



