Analyse

Pourquoi TotalEnergies et Engie ne sortent toujours pas du gaz russe

TotalEnergies a annoncé le 22 mars garder ses actifs russes, mais mettre fin à l’achat de pétrole et de produits pétroliers en provenance de Russie. Pour le gaz, la major nationale explique n’avoir pas de solution à court terme. Engie non plus.

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Mathanier GNL Christophe de Margerie à quai  sur le site de Yamal LNG en Russie
TotalEnergies a avec l'Europe des contrats de 25 ans pour livrer du gaz naturel, notamment depuis la péninsule russe de Yamal par le méthanier Christophe de Margerie.

C’est un véritable casse-tête pour TotalEnergies et Engie. Malgré l’absence de sanctions européennes frappant l’énergie importée de Russie, les énergéticiens sont sommés par la société civile et incités par les gouvernements à stopper leurs activités dans le pays. L’annonce de TotalEnergies dès le 1er mars, affirmant qu’il "n’apportera plus de capital à de nouveaux projets en Russie", n’a pas suffi. L'annonce le 22 mars de l'arrêt des achats de pétrole et de produits raffinés probablement pas non plus.

Engie - qui rappelait le 2 mars qu’il "n’a pas d’activité industrielle en Russie et ne développe pas de projets d’investissements sur ce territoire", mais a investi 987 milliards d’euros, convertis en prêt, dans le gazoduc North Stream 2 - a lui été mieux accueilli, lorsqu’il a affirmé tout faire pour diversifier ses approvisionnements. Si 20% des approvisionnements du groupe en gaz sont liés à des contrats de long terme avec Gazprom, aucun n’arrive à échéance à fin 2022, avait expliqué Catherine MacGregor, la directrice générale du groupe. Et même si l’Europe a développé un plan pour réduire des deux tiers sa dépendance au gaz russe, il n’est pas validé et encore moins mis en œuvre. Pour l’instant, chaque Etat membre cherche des solutions dans son coin, notamment pour réduire les consommations d'énergies fossiles et booster la production alternative, comme en France.

Des participations minoritaires

TotalEnergies, qui explique que lui non plus "n’opère aucun champ pétrolier ou gazier, ni d’usine de gaz naturel liquéfié (GNL) en Russie, contrairement à l’idée véhiculée par plusieurs commentateurs", dans un communiqué du 22 mars, a néanmoins de nombreuses parts "minoritaires" dans des sociétés privées russes. Il détient 19,4% du gazier russe Novatek, 20% de la société de projet Yamal LNG (déjà en production), 10% du projet LNG 2 (en construction) et 49% de TerNefteGaz. Cette dernière, créée en 2013 par TotalEnergies, se présente comme une "holding verticalement intégrée" faisant "partie des plus grandes compagnies pétrolières russes actuelles", et est active dans la production de pétrole brut et de gaz, le raffinage du pétrole, la production pétrochimique, jusqu'à un complexe de fabrication de pneus, la distribution avec un réseau de stations-service et de services et détient des participations dans le secteur financier (banque et assurance).

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De plus, la major française détient depuis 2016 une part de 20%, sur les 40% du départ, de la coentreprise Kharyaga opérée par Zarubezhneft, qui exploite deux champs pétroliers dans la région du Nenets. Mais si la compagnie a contribué à la phase de construction des projets de ces sociétés, "elle n’a aucune activité ni responsabilité opérationnelle sur ces sites", précise TotalEnergies.

Pour autant, "face à l’aggravation du conflit", le pétrolier a annoncé le 22 mars "prendre des mesures complémentaires", et réaffirmé son "strict respect des sanctions européennes, actuelles et futures, quelles que soient les conséquences pour la gestion de ses actifs en Russie". TotalEnergies promet aussi d'"engager la suspension progressive de ses activités en Russie, en veillant à la sécurité de son personnel". Cette dernière partie devrait être plus simple. Le groupe, qui avait 11 collaborateurs détachés dans ses diverses sociétés au 24 février 2022, ne compte plus que 3 expatriés en Russie.

Des contrats GNL de 25 ans

Parmi ces mesures supplémentaires, le pétrolier français annonce qu’il n’apportera plus de capital au projet Artic LNG2, dont il détient près de 20% avec sa participation à Novatek. Un coup dur, mais pas inattendu, pour Technip Energies, qui en assure la construction. TotalEnergies met aussi en veille ses développements commerciaux dans les domaines des batteries et des lubrifiants en Russie. Il renonce surtout à "conclure ou renouveler des contrats d’achat de pétrole et de produits pétroliers russes, afin d’arrêter tout achat de pétrole ou produits pétroliers russes", et "met fin aux contrats d’achat de diesel dans les meilleurs délais, au plus tard à la fin de l’année 2022". Les contrats les plus long terme signés par TotalEnergies sur les produits pétroliers arrivent à échéance le 31 décembre. Ce qui n’est pas le cas des contrats de livraison de gaz.

Le gaz russe représente 30% de son activité de vente de gaz naturel liquéfié (GNL).  TotalEnergies explique que, s’il a renoncé à toute opération de trading sur les marchés spot pour le pétrole, les produits pétroliers, le gaz naturel et le GNL russe depuis le 25 février, il va continuer à assurer l’approvisionnement de l’Europe en GNL à partir de l’usine de Yamal LNG dans le cadre de contrats long terme qu’il se doit d’honorer, tant que les gouvernements considèrent que le gaz russe est nécessaire. "Si je décide d'arrêter d'importer du gaz russe, je ne sais pas le remplacer, je n'en ai pas de disponible. J'ai des contrats de 25 ans et je ne sais pas sortir de ces contrats", a déclaré Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, au micro de RTL le 22 mars.

13 milliards d'actifs invendables

Selon lui, il n’est pas le seul dans cette situation. "Personne n'est parti, mes concurrents continuent de prendre le gaz russe[...]. Si j'arrête le gaz russe, je paie des milliards immédiatement aux Russes", a affirmé Patrick Pouyanné. Dans un communiqué, le groupe explique que se désengager des actifs russes aurait pour effet d’inverser l’objectif des sanctions à l’encontre de la Russie. TotalEnergies ne pourrait céder ses participations minoritaires, qui représentent un investissement de 13 milliards de dollars, qu’à des sociétés russes et probablement sans compensation financière, ce qui n’aurait aucun impact sur le fonctionnement des sociétés concernées et donc sur leurs revenus puisque ces sociétés disposent de leur propre personnel et sont gérées de manière autonome. "Ces usines vont continuer à tourner, que je m'en aille ou non. Me retirer, c'est donner ces 13 milliards à des Russes, pour zéro car personne ne peut les acheter. Vous voulez que j'abandonne des actifs en Russie pour enrichir des Russes qu'on a mis sous sanction?", a justifié Patrick Pouyanné, qui a rappelé que la Russie représentait 10% du résultat de l’entreprise. Un casse-tête.

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