À 100 ans, la brasserie Duyck entend rester fringante. « Ce n’est pas un centenaire nostalgique. J’espère que la brasserie restera indépendante. Nous recevons une dizaine de propositions de rachat par an », commente son PDG, Mathieu Duyck, le représentant de la cinquième génération familiale de brasseurs, et de la quatrième génération à Jenlain (Nord). Il dévoile un projet d’investissement d’environ 10 millions d’euros pour agrandir, sur un terrain adjacent, l’entrepôt et pour moderniser le conditionnement avec une ligne de bouteilles remplaçant l’actuelle, qui a plus de trente ans.
L’entreprise (49 salariés, 16 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2021) brasse 85 000 hectolitres par an sous ses marques, Jenlain pour la grande distribution et le circuit cafés-hôtels-restaurants (CHR), La Bise uniquement en fûts. Il conditionne également 35 000 hl par an en canettes aluminium pour des tiers. Une ligne de conditionnement en boîtes sera ajoutée, et celle de conditionnement en fûts remplacée afin de passer de 60 à 120 unités par heure. Objectif : faire grimper le chiffre d'affaires de 16 millions d’euros aujourd'hui à 25 millions en 2025. Le début de la construction est escompté pour la fin 2022, pour une production à partir du second semestre 2024.
« Le circuit cafés-hôtels-restaurants reste un vrai levier de développement », estime le PDG. En 2020, en dépit de marges réduites, l’augmentation des volumes en grandes et moyennes surfaces a permis de compenser la fermeture des CHR. La brasserie a affiché une croissance de 10 % en 2021, conformément à l’objectif fixé chaque année jusqu’en 2025. Au cours des six dernières années, 12 millions d’euros ont été investis, notamment pour la rénovation de la salle de brassage en 2014. Des cuves de garde ont été ajoutées, un moyen de creuser un sillon qui a fait la renommée de la brasserie depuis sa création.
Les bouteilles de champagne, « coup marketing »
En 1922, l’arrière-grand-père de Mathieu Duyck, Félix Duyck, s’est implanté dans le village de Jenlain. Son père, Léon, était précédemment brasseur à Zegerscappel (Nord). « À l’époque, il y avait essentiellement des fermes-brasseries. Félix s’est rapidement recentré sur la brasserie. Traditionnellement, les brasseurs travaillaient l’hiver, mettaient la bière en fûts et la sortaient l’été pour désaltérer les ouvriers agricoles », retrace Mathieu Duyck. L’activité a été désaisonnalisée, en produisant de la bière de garde à l’année. Les villages des alentours étaient alors livrés à cheval.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, au début des années 1950, la bière a été conditionnée en bouteilles de champagne, lavées, et refermées avec un bouchon en liège et un fil de fer – l’ancêtre du muselet. « Un coup marketing qui nous a permis d’avoir un regard particulier sur notre brasserie. Les consommateurs venaient de villes plus éloignées. » Un changement orchestré par Robert Duyck, le fils de Félix et grand-père de Matthieu. Contrairement à la plupart des brasseries du nord de la France, Duyck a réussi a perdurer. « Durant la guerre, des cuves ont été transformées en armement et les hommes sont nombreux à être partis au front, sans revenir. »
Une bière bio avant l’heure
Au fur et à mesure de l’expansion sur le territoire, nous avons pu passer d’une diffusion régionale à une diffusion nationale.
— Mathieu Duyck, PDG de Jenlain
En 1968, la brasserie décide d’apposer le nom du village sur ses bières. Jenlain devient alors une marque. L’entreprise fabrique l’une des premières bières de spécialité à entrer dans les rayons de la grande distribution. « Au fur et à mesure de l’expansion sur le territoire, nous avons pu passer d’une diffusion régionale à une diffusion nationale », indique Mathieu Duyck, rappelant que la grande distribution est née à cette même période, à l’instar d’Auchan, en 1961, avec Gérard Mulliez, dans le département.
Dans les années 1970, l’outil industriel est modernisé. Le père de Mathieu Duyck, Raymond, travaille quatorze ans en binôme avec Robert Duyck, avant de reprendre en 1990 la direction de la brasserie. L’entreprise est alors à 95 % monoproduit et monoconditionnement avec sa Jenlain ambrée, en bouteille de 75 cl. Plusieurs références sont créées, dont une bière bio en 1994, La Fraîche de l’Aunelle. Elle est rapidement arrêtée, « faute de qualité et de stabilité satisfaisante des matières premières. Elle était non-pasteurisée et non-filtrée, et les consommateurs n’étaient pas prêts à retrouver un lit de levure au fond de la bouteille ». En 2020, la Jenlain Bio permet à l'entreprise de réinvestir ce segment.
Au milieu des années 1980, Jenlain fait partie de la dernière vingtaine de brasseries françaises, dans un paysage marqué par de nombreuses concentrations. Dans les années 1990, de premières ventes sont réalisées à l’international, « plus par opportunité, puisque le style bière de garde était le seul reconnu parmi la production française ». Aujourd’hui, 1,5 % du chiffre d’affaires est enregistré à l’export.
Une gamme modernisée
La France reste le pays européen qui consomme le moins de bière par an et par habitant. Or, notre volonté est de faire la pédagogie de ce produit merveilleux. Nous croyons beaucoup au fait de ramener la bière à table.
— Mathieu Duyck, PDG de Jenlain
La brasserie Duyck constate un frémissement de la consommation de bière en France à partir de 2005. Passé par KPMG et par l’enseigne Alice Délice, Mathieu Duyck reprend la direction de l’entreprise en 2013. Face au développement des brasseries artisanales, la marque Jenlain est modernisée entre 2014 et 2016. Trois bières IPA et deux bières bio sont lancées, avant la création d’une marque dédiée au circuit hors domicile, La Bise. Une bière triple suit en 2021, puis deux bières anniversaire en 2022 (ambrée et blonde).
« Nous avons vu le développement des petites brasseries comme une opportunité. La France reste le pays européen qui consomme le moins de bière par an et par habitant. Or, notre volonté est de faire la pédagogie de ce produit merveilleux. Nous croyons beaucoup au fait de ramener la bière à table », ajoute le PDG. Depuis l’automne 2019, il collabore avec 3 Monts, une brasserie familiale de Saint-Sylvestre-Cappel (Nord) créée en 1920. Leurs représentants auprès de la grande distribution sont réunis dans une structure dédiée. La Brasserie fondamentale rejoindra le projet en mars.
L’évolution de la gamme n'est toutefois pas préservée des embûches. Lancé à l’été 2021, Oh là là, le hard seltzer maison, a déjà été mis sur pause. « Aux États-Unis, les hard seltzers ont souvent pris la place des bières de spécialité. Nous avons essayé de le faire de manière plus respectueuse, en partant d’une base de bière », justifie Mathieu Duyck, qui regrette que les grands industriels n'aient pas suffisamment fait œuvre de pédagogie autour de cette nouvelle catégorie.



