Entretien

AstraZeneca, Johnson&Johnson... "Une causalité semble établie entre vaccins à adénovirus et thromboses", explique Pascal Fender (CNRS)

Entre la suspension du vaccin Janssen aux États-Unis et les cas de thromboses rapportés après des injections à l'AstraZeneca, la technologie des vaccins à adénovirus est au cœur des préoccupations. Comment fonctionnent ces vaccins ? Mais surtout d'où viennent ces thromboses atypiques et comment pourraient-elles être induites par ce type de vaccins ? Pour répondre à ces questions, L'Usine Nouvelle s'est entretenue avec Pascal Fender, directeur de l'équipe « Adénovirus » du CNRS, qui se consacre notamment au développement thérapeutique de nouveaux vecteurs vaccinaux.

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Pascal Fender
« Un vaccin adénovirus, même s'il a quelques lacunes, pourrait avoir un intérêt pour certaines catégories d'âge », d'après Pascal Fender, spécialiste des adénovirus.

L'Usine Nouvelle - Comment fonctionne un vaccin à adénovirus, comme ceux proposés par AstraZeneca, Janssen ou encore Spoutnik ?

Pascal Fender - Il y a plusieurs façons de faire un vaccin. En général, il faut un antigène, qui est la protéine Spike dans le cas du coronavirus. Cet antigène, il faut le mettre dans une plate-forme vaccinale. Dans ce cas, un adénovirus. Il est très difficile de faire entrer une information génétique dans une cellule, parce qu'il faut réussir à franchir la membrane cytoplasmique et la membrane nucléaire. Mais les virus, les adénovirus en particulier, savent très bien passer ces barrières. Dans le cas des vaccins contre le Covid-19, on se sert de l'adénovirus comme d'un cheval de Troie. Il apporte le gène qui code la protéine Spike dans le noyau de certaines de nos cellules. À partir de cet ADN, elles vont produire et exprimer la fameuse Spike. Ce qui va permettre à notre système immunitaire de la repérer comme un élément étranger et donc de lancer une réponse immune. Notre corps sera donc en capacité de se défendre, si l'on se fait infecter ensuite par le SARS-CoV-2.

Donc l'adénovirus contenu dans les vaccins nous infecte ?

L'adénovirus sait très bien entrer dans les cellules, car comme tous les virus, il est obligé d'infecter une cellule pour se multiplier. Mais dans le cas de la vaccination, on ne veut pas que ce virus se propage, donc on le désarme. On lui enlève sa capacité à se répliquer en remplaçant un gène critique pour lui par la partie codante de la protéine Spike. Il garde sa capacité à entrer dans les cellules, mais son travail s'arrête une fois qu'il a apporté la partie codante dans la cellule cible. Il ne sert que de vecteur.

Les vaccins à adénovirus sont-ils la cause des thromboses observées après injection de l'AstraZeneca ?

Malheureusement, il y a une causalité qui semble être établie. Les gens qui ont fait ces thromboses ne les auraient pas faites s'ils n'avaient pas reçu le vaccin à vecteur adénoviral. Le risque reste cependant très faible. De ce que l'on sait aujourd'hui, les patients feraient une réponse auto immune contre un facteur plaquettaire qui s'appelle le PF4. Il y aurait une agrégation de plaquettes au niveau de capillaires, notamment cérébraux, qui provoquerait ces thromboses atypiques. Et de façon paradoxale, puisque les plaquettes s'agglutinent, on a une diminution de leur taux dans le sang. C'est pour cela que l'on entend parler de noms un peu barbares comme thrombopénie ou thrombocytopénie. Cela veut dire que dans une formule sanguine, on verra une baisse du nombre de plaquettes chez le patient. On pourrait s'attendre à ce que le patient devienne plutôt hémophile, alors qu'en réalité, il fait une thrombose.

Pourquoi les vecteurs adénoviraux agissent-ils sur le facteur plaquettaire PF4 ?

L'idée derrière cette hypothèse repose sur ce qui s'appelle la thrombose induite par l'héparine. Parmi les gens qui reçoivent ce médicament, l'héparine, 0,2 à 1% font aussi cette thrombose atypique dû à un mécanisme auto-immun. Il se trouve que l'héparine est une molécule chargée négativement. Elle a tendance à se coller sur le facteur plaquettaire PF4 qui, lui, est chargé positivement. À partir de ce moment-là, notre système immunitaire reconnaît notre PF4 comme un corps étranger, ce qui entraîne une réponse contre lui. Et, a fortiori, c'est ça qui provoque les thromboses avec une agrégation plaquettaire. Dans le cas des vaccins à adénovirus AstraZeneca et Janssen, le mécanisme serait le même. Les adénovirus transportent un gène sous forme d'ADN qui, d'un point de vue chimique, est très proche de l'héparine. Ce sont tous deux des polyanions, des molécules chargées négativement. On peut donc suspecter que des parties de l'ADN contenu dans les vaccins se collent au PF4, ce qui entraînerait l'équivalent d'une thrombose induite par l'héparine.

Un vaccin à adénovirus avait déjà été utilisé dans le cadre d'une épidémie d'Ebola. Des cas de thromboses avaient-ils déjà été recensés ?

Non, pas à ma connaissance. Je pense que cela vient aussi du fait qu'avec le coronavirus, la vaccination est à grande échelle. D'un coup, on se retrouve avec des cohortes énormes et des millions de personnes vaccinées. Peut-être qu'à plus petits niveaux, comme pour le vaccin contre Ebola, il y a eu un ou deux cas de thromboses qui ont été assimilés à d'autres causes. Quand on vaccine quelqu'un, cette personne a aussi des chances de faire une thrombose qui n'a rien à voir avec le vaccin. Mais il faudrait vérifier les chiffres, à la lueur de ce que l'on sait aujourd'hui. D'ailleurs au début, pour l'AstraZeneca, il n'y avait pas forcément plus de thromboses chez les personnes vaccinées que dans un groupe contrôle. Je pense qu'il est probable qu'avec d'autres types de vaccin à virus ADN, on connaisse la même chose. De manière plus surprenante, on n'a pas de cas avec les vaccins à ARN messager, alors que cette molécule est aussi un polyanion. Cela pourrait donc venir de la production des vaccins à adénovirus. Normalement, l'ADN n'est pas exposé, mais est-ce que dans quelques lots, certains virus n'auraient pas été cassés ? À l'heure actuelle, on ne peut pas le dire. On n’a pas assez de recul.

Que penser alors du choix des États-Unis de suspendre les vaccinations avec le vaccin Janssen ?

Ici, c'est la causalité qui est gênante, puisque le nombre de thromboses induites est extrêmement faible. Tous les médicaments peuvent avoir un effet néfaste, on parle toujours de balance bénéfice-risque. Quand quelqu'un est malade, on est prêt à faire beaucoup de choses pour le soigner. Par contre, dans le cas de la vaccination, c'est plus embêtant : on est dans la prévention. Même si le risque est faible, personne ne souhaite être malade alors qu'il est possible de ne jamais attraper le coronavirus. Aussi, on a entendu parler de quelques cas où ce sont des personnes jeunes qui ont fait des thromboses. Il est triste de voir des jeunes mourir ou faire des comas dus à un vaccin alors qu'ils avaient une faible probabilité d'avoir une forme grave du Covid-19. C'est pour cela, principalement, que les recommandations portent sur les 55 ans et plus. Un vaccin à adénovirus, même s'il a quelques lacunes, pourrait avoir un intérêt pour certaines catégories d'âge. Mais il est inadmissible de voir des jeunes internes en médecine, par exemple, faire des thromboses alors qu'ils se sont fait vacciner pour des raisons professionnelles.

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