Entretien

«Tous les grands industriels chinois le regardent» : Pourquoi le Maroc fait figure d'eldorado pour les industriels des batteries

[Au Maroc, ruée vers les métaux de la transition 3/3] Fabrice Renard est chargé des études au sein du cabinet spécialisé Avicenne Energy. Le spécialiste des batteries, qui a passé cinq ans au Maroc entre 1996 et 2001 pour démarrer une usine d’acide phosphorique purifié, revient sur la place que prend le Royaume dans les matériaux de batteries éléctriques.

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Fabrice Renard
Bon connaisseur du Maroc, Fabrice Renard est expert des batteries lithium-fer-phosphate et chargés des études au sein du cabinet spécialisé Avicenne Energy.

L’Usine Nouvelle - Les annonces de construction d’usines de matériaux de batteries, telles celles du groupe Managem avec le cobalt ou le cuivre, se multiplient au Maroc. Peut-on parler d’offensive du pays dans ce domaine ?

Fabrice Renard - Oui mais pas seulement. Ce sont également les grands acteurs du monde de la batterie, qui sont asiatiques, qui se disent que le Maroc peut devenir une plaque tournante du secteur ! Le Maroc, son gouvernement et ses fonds d’investissements, ont une stratégie pour attirer la chaîne de valeur des batteries. Mais c’est le cas de beaucoup d’autres pays européens comme la Hongrie, la Finlande ou l’Espagne. Par contre, il est vrai que le Maroc est très courtisé par les entreprises : tous les grands industriels chinois des matériaux de batteries regardent le Maroc.

Est-ce la présence de matières premières comme le cobalt ou le phosphate qui explique cela ?

Ce sont des éléments d’attractivité bien sûr. Surtout pour le phosphate, car le Maroc détient 70% des réserves mondiales et qu’il sert dans les batteries LFP (qui sera la chimie dominante au niveau mondial)! Le cobalt est plus accessoire au niveau des quantités.

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Mais ce n’est pas cela qui explique les décisions d’investissement. Le Maroc est bien positionné géographiquement (le coût du transport vers l’Europe est très faible), et a des accords de libre échange avec l’Union européenne et les Etats-Unis. Jusqu’il y a quelques semaines, les droits de douane étaient de 0%, depuis passé au taux minimal de 10% en raison de la politique de Donald Trump. C’est un pays réputé stable aux yeux des acteurs asiatiques, et la main d'œuvre est moins chère, ou équivalente à la Chine. Le prix de l’énergie est régulé et compétitif. Et il y a des infrastructures chimiques, des ports, et des matières premières chimiques comme de l’acide sulfurique. Enfin, il est aussi possible d’utiliser des équipements d’acteurs asiatiques, qui n’ont pas le marquage CE, et il y a parfois un avantage compétitif à produire au Maroc plutôt qu’en Europe en raison des normes environnementales.

Quels sont les projets les plus importants ?

Un projet structurant, c’est celui du chinois Gotion, qui se concentre aujourd’hui sur les cellules de batteries à Kénitra [avec un projet à 6,5 milliards de dollars]. On peut aussi citer CNGR, un géant mondial des Pcam (précurseurs de matériaux actifs de cathode), qui porte un gros projet via la coentreprise Cobco avec [le fond d’investissement lié à la famille royale] Al Mada. Ce dernier est déjà une réalité industrielle, qui a démarré sur la partie Pcam et qui prévoit aussi de faire du phosphate de fer, qui est le précurseur des chimies LFP. Il y a aussi Tinci, lui aussi chinois, qui a fait des annonces dans les électrolytes, les sels de lithium et le LFP… Mentionnons encore BTR, le numéro 1 mondial des anodes en graphite, qui a fait des annonces autour de Kenitra. Ou LG Chem et Huayou Cobalt travaillent sur le matériau pour LFP.

Ces entreprises chinoises qui arrivent dopent l’usage de matières marocaines?

Les besoins en matériaux non chinois dépendent du coût, mais aussi de la régulation aux Etats-Unis concernant les “Entities of concern”…Sur le phosphate, OCP a présenté un plan stratégique pour fabriquer des précurseurs pour le LFP et des produits à base de fluor. Ils ont toutes les cartes en main, y compris sur le plan du coût de revient. Après cela reste compliqué de concurrencer la Chine, dont les industriels ont de bonnes conditions industrielles et de financements. Mais leur ambition est de se positionner comme alternative aux matériaux chinois, si possible en capturant la valeur ajoutée liée à la transformation.

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