En bordure du complexe industriel de Guemassa, à une trentaine de kilomètres de Marrakech, des armatures de métal et de béton s’empilent sur trois étages. Au pied du chantier, une rangée de cuves brillent au soleil. Une maquette numérique, sur un écran encore recouvert de film plastique installé dans un bureau en préfabriqué, permet au visiteur d’avoir un aperçu de la raffinerie de sulfate de cobalt à 63 millions d’euros qui prend forme, installée par le groupe Managem.
Contrat avec Renault
«Nous visons le marché des batteries, ce qui nécessite un changement d’état d’esprit. C’est du travail en blouse blanche pour de la très haute pureté», vante Hamidi Hatim, le directeur de l’exploitation du site. Derrière lui, des affiches en mandarin rappellent que l’entreprise chinoise CEC, qui mène le chantier, a fait venir de loin des ouvriers expérimentés sur ce type de productions, qui existent très majoritairement en Asie aujourd’hui.
Après son démarrage, prévu en octobre, l’usine de Managem commencera à fournir le constructeur français Renault, qui a signé en 2022 un accord d’approvisionnement pour être son principal client. Elle lui fournira 5000 tonnes de sulfate de cobalt par an, 85% de sa production. A peu près de quoi alimenter les cathodes des batteries d’environ 300000 voitures électriques de taille moyenne.
Nathan Mann La zone d'évaporation et crystallisation de la future usine de sulfate de cobalt de Managem, en construction en mai 2025

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Pour Managem, le raffinage de cobalt n’est pas nouveau. A Guemassa, de gigantesques cuves burinées par le temps rappelle que l’entreprise marocaine – dont la maison mère, Al Mada, appartient à la famille royale – a développé une expertise dans le domaine depuis 1997. Quand il a commencé à produire des cathodes brisées, pures à 99,98%. Les morceaux de métal sont notamment vendus aux Etats-Unis ou au Japon, à des producteurs d’alliages et d’aimants.
L’usine de sulfate de cobalt – une poudre rouge qui entre dans la composition des producteurs de précurseurs de matériaux de cathode (pcam) – symbolise une nouvelle étape. Managem a réalisé 885 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024. Le fruit de sept mines, parfois modestes, au Maroc (argent, cuivre, plomb, cobalt…) et du raffinage de leur minerai, mais aussi de nombreux sites d’extraction aurifère en Afrique subsaharienne, où le groupe s’est renforcé ces dernières années.
«Une Curiosité géologique»
Mais Imad Toumi, le PDG du groupe, a une nouvelle priorité : «nous voulons fournir les métaux de la transition, mais aussi les raffiner pour apporter de la valeur ajoutée», résume ce diplômé de l'école Polytechnique et passé par Areva à L'Usine Nouvelle. Une vision en ligne avec la stratégie nationale du Maroc, comme des pays occidentaux, comme la France, qui cherchent à sécuriser l’accès à des matières premières aujourd’hui trop souvent extraites un peu partout avant d’être raffinées en Chine… Et dont le cobalt est l’exemple parfait.
Nathan Mann A Guemassa, de gigantesques cuves d'hydrométallurgie permettent déjà de séparer le cobalt du cortège de métaux qui l'accompagnent dans le minerai
Il faut se rendre à 510 mètres sous terre, dans les montagnes ocres et arides de l’Anti-Atlas, à deux heures de route au sud de Ouarzazate, pour comprendre l’origine. Là, dans la mine de Bou Azzer, une étroite galerie de roulage, stabilisée par des arches de rondins de bois ou des renforts en béton permet à une petite locomotive électrique de transporter le minerai. Seuls quelques néons et les raies des lampes frontales éclairent la pénombre, où le bruit se mêle à celui des casques qui se cognent au plafond, parfois très bas. Au bout d'un tunnel, la chaleur augmente. Un mineur de fond, masque à cartouche et poussière sur le visage, utilise un marteau pneumatique pour perforer la roche, où seront ensuite placés des explosifs.
L’ouvrier creuse une galerie d’accès pour atteindre un gisement découvert en 2016 explique Rachid El Hadfi, chef du service fond, en décrivant la technologie des «tranches montantes remblayées», qui permet d’attaquer le filon de manière «très sélective, à la petite cuillère», tout en rebouchant progressivement les cavités avec des déchets miniers. Le minerai extrait, de l’arseniure de cobalt qui s’est formé en bordure d’une masse de serpentinite contenant «quasiment tous les métaux du tableau périodique des éléments», est «curiosité géologique».
De fait Bou Azzer est la seule mine en opération dans le monde dont le produit principal est le cobalt. Son minerai contient 0,8% de ce métal critique, mais aussi d’importantes quantités d’arsenic (vendu sous forme de trioxide) et un peu d’or. Il est concassé et concentré sur place à 7%, via une nouvelle usine mise en service en 2020, dont les outils de tri par densité n’utilisent pas de produits chimiques et font recirculer 96% de l’eau utilisée, assure l’entreprise.
Répondre à la crise du cobalt
Depuis deux ans, le cobalt se vend mal. La surproduction en République Démocratique du Congo et en Indonésie, où il est un coproduit du cuivre et du nickel, inonde le marché. Managem diminue sa production, passée à 930 tonnes de cathodes en 2024 contre près de 1800 trois ans auparavant. Cette année, le plan de mine de Bou Azzer prévoit d’extraire l’équivalent de 900 tonnes… Résultat : le cobalt ne représente plus que 2,5% des ventes de Managem.
A en croire l’entreprise, il n’en est pas moins stratégique. «Cela fait un siècle que nous exploitons ici, et nous visons à doubler cette période», anticipe Farid El Hamdaoui, directeur des activités de la boutonnière de Bou Azzer, devant une carte de la zone figurant une soixantaine de permis d’exploration, où ses équipes cherchent sans arrêt de nouveaux filons exploitables pour étendre la durée de vie du gisement.
Nathan Mann Un puits de mine permet de descendre dans les galeries de Bou Azzer, à 510 mètres sous terre.
Alors que le métal issu de RDC (où Managem possède 20% de la mine de Pumpi, aux-côtés du chinois Wanbao Mining) est majoritairement contrôlé par la Chine, et entaché de scandales à propos du travail d’enfants dans certaines mines artisanales, l’option privilégiée est de sortir de la crise par le haut. Avec moins d’un pourcent de la production mondiale, le Maroc fait figure de petit-poucet. Mais «nous pouvons donner moins de cobalt, mais faire de la qualité, notamment en termes d’ESG [de performances environnementales et sociales] et d'empreinte carbone, que nos clients reconnaissent au travers du paiement d’une prime», défend Imad Toumi.
Le marché pourrait aussi se rééquilibrer. «Des mesures vont être prises pour essayer de freiner un peu la surproduction et de consommer les stocks», anticipe Imad Toumi. En 2025, les cours du métal ont grimpé d’un peu plus de 20000 dollars la tonne début février à environ 33000 aujourd’hui à la suite de l’arrêt des exportations de cobalt décrété par Kinshasa le 22 février, et renouvelé pour trois mois le 21 juin pour continuer de supporter les prix.
L'arsenic pointé du doigt
Problème. En 2023, une enquête du média français Reporterre et de journaux allemands et marocains a dévoilé d’importantes défaillances dans la protection des sous-traitants de la mine, et d’importantes pollutions à l’arsenic générées par la mine révélée par des analyses d’échantillons de terre et d’eau dans deux laboratoires européens. L’une d’elle, prise à côté de l’emprise, atteint 18000 fois les valeurs limites pour l’eau potable !
Des «allégations», répond Imad Toumi, qui pointe la présence naturelle d’arsenic dans la région, assure surveiller la qualité de l’eau qui sort de l’emprise minière. Deux audits indépendants ont depuis été réalisés pour BMW, sans que le constructeur allemand – réputé sourcilleux – n’arrête d’être client, ajoute-t-il. Managem a déposé une plainte en diffamation à Paris contre la journaliste de Reporterre, Celia Izoard, encore en instruction. Contactée, celle-ci maintient ses informations. «Il y a un risque sanitaire majeur et évident pour les populations et les travailleurs», soutient-elle, citant notamment un village en bordure de la mine, dont les habitants sont exposés aux poussières d’extraction.
Vers le standard Irma?
Pour donner des gages, Managem a aussi fait part de sa volonté de s’inscrire dans la norme IRMA, particulièrement exigeante. Le groupe débute cette année par une auto-évaluation à blanc. Il devra ensuite être audité par un tiers permettant, notamment, à l’ensemble des parties prenantes de s’exprimer sans contrainte. Réaliste, Imad Toumi espère une note «honorable» mais ne s’attend pas à des miracles. «Ce qui est important c’est la démarche. Nous souhaitons être transparents et nous améliorer d’année en année : publier les choses les rends visible», défend le PDG.
Nathan Mann Les résidus de la mine, qui contiennent des métaux lourds et de l'arsenic, sont stockés derrière une digue. Les critiques craignent des fuites ou des infiltrations.
«Le minerai et les résidus contiennent de l’arsenic. Quand il s'oxyde au contact de l’air, il devient très mobile et peut s’échapper vers les nappes et les eaux de surface, où il est très mobile pour l’homme même à faible concentration», commente la géochimiste américaine Ann Maest, spécialiste des pollutions minières et consultante indépendante auprès de Irma.
Prudente, car elle n’a pas visité les installations de Bou Azzer, elle note que les taux mesurés sont «très élevés» et que «les mines anciennes posent en général de nombreux problèmes environnementaux, car la protection de l’eau n’était pas une priorité». «Irma vise l’amélioration continue au fil du temps, par exemple à partir d’un mauvais héritage historique», ajoute-t-elle, notant que la réexploitation des déchets miniers (remining), entamée par Managem dès 1996 et interrompue récemment, ainsi que l’installation, en cours, de membranes étanches sous les parcs à résidus peuvent, s’ils sont bien réalisés, être facteur d’amélioration. «Obtenir le label Irma le plus bas, qui concerne la transparence, serait déjà un réel accomplissement : la majorité des entreprises minières ne le font toujours pas», conclut-elle. Un constat qui pose une question cruciale : la transition énergétique sera-t-elle la cause d'une nouvelle vague d'extraction néfaste pour l'environnement, ou parviendra-t-elle aussi à faire évoluer les pratiques minières ?
(Crédits photos : Nathan Mann pour l'Usine Nouvelle)



