InfoChimie magazine : Carling-Saint-Avold (Carling) est une ancienne plateforme qui a abrité jusqu'à deux vapocraqueurs du groupe Elf Aquitaine, absorbé depuis par TotalEnergies. L'arrêt de ces deux installations, en 2009 et 2015, a acté l'arrêt de la pétrochimie sur la plateforme au profit de chimies plus aval. Qui sont aujourd'hui les acteurs de cette transformation ?
Serge Chouffeur : Parmi les acteurs phares de Carling, il y a bien entendu le groupe TotalEnergies qui s'est maintenu, ainsi qu'Arkema, issu de la scission de sa chimie, et qui possède des activités dans le domaine des acryliques. Quant à l'ancienne entité Altuglas d'Arkema, dans le PMMA, qui avait été transférée à l'américain Trinseo en 2020, elle est toujours en place. Pour finir, on peut citer SNF SA avec une activité de production de floculants, ainsi que Protélor, filiale de Protex, spécialisée dans les agents chélatants. En dehors de la chimie, Carling est aussi un site de production d'électricité avec la centrale thermique Émile Huchet, appartenant au groupe GazelEnergie fonctionnant au charbon et les deux unités de production TotalEnergies fonctionnant au gaz. La centrale Émile Huchet avait été arrêtée quelques mois avant de redémarrer en 2022 avec la crise énergétique mondiale.
Aujourd'hui, elle travaille à sa décarbonation pour passer d'une alimentation au charbon au biogaz.
Est-ce que ces acteurs « historiques » continuent d'investir et de se développer ?

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Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
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9 Avril 2026
Pétrole Brent contrat à terme échéance rapprochée$ USD/baril
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Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
S.C. : Effectivement, ces acteurs jouent le jeu. En complément des floculants, SNF a récemment installé une activité de coagulants pour les secteurs du papier et du carton. Cette nouvelle unité, qui est en phase de démarrage, représente un très gros investissement qui va doubler les effectifs de la société sur la plateforme. À l'occasion de la reprise d'Émile Huchet par GazelEnergie, TotalEnergies a investi dans les centrales à gaz.
Puis il a démarré une petite activité de stockage d'électricité par batteries. Après les investissements de reconversion dans les résines et le polypropylène compound, l'année dernière, il amis en service une unité de production de compounds à partir de polystyrène recyclé. L'idée est d'optimiser des combinaisons de produits pour reconstituer un produit commercial aux exigences équivalentes à celles du produit vierge. Cette activité est en train de s'agrandir. De son côté, Arkema est en train de construire une nouvelle unité de distillation d'acide acrylique pour un montant d'investissement de plus de 130 millions d'euros. Trinseo a rapatrié une activité de plaques en PMMA qui était au Danemark. Historiquement, Carling était spécialisée dans les petits lots plus complexes et le Danemark dans les grandes pièces standardisées. Désormais, Carling abrite les deux types de production.
De son côté, GazelEnergie a développé une éco-plateforme énergétique après un programme de déconstruction massif des anciennes tranches charbon, pour accueillir notamment, des unités de stockage batteries (avec une de 35 MW en exploitation, une deuxième de 65 MW en construction et une troisième de 200 MW en développement à date), une unité de production d'hydrogène par électrolyse en développement par paliers de 50 à 200 W, une nouvelle station de traitement des eaux usées et une unité de production de vapeur verte à partir de bois de recyclage.
En 2019, avait été posée la première pierre de l'usine Metex Nøøvista, qui devait produire du propanediol biosourcé. Fallait-il voir cet épisode comme le démarrage d'une nouvelle ère ?
S.C. : L'arrêt de la pétrochimie a mis à disposition du foncier pour des sociétés innovantes. C'est dans ce cadre que Metex Nøøvista, filiale de la start-up Metabolic Explorer, a pu démarrer une usine qui a malheureusement été mise en liquidation judiciaire l'année dernière et rachetée par l'entreprise belge Maash, spécialisée dans les mycoprotéines. Metex Nøøvista avait installé des fermenteurs allant quasiment de l'échelle du laboratoire à quelques dizaines de litres, pour cultiver sur site des bactéries qui servaient ensuite à alimenter leur fermenteur industriel de 200 m³.
Maash a profité de l'opportunité de la liquidation pour récupérer des locaux et du personnel déjà expérimenté en fermentation, et faire du développement pilote.
Pour le moment, ils ont modifié et utilisé les systèmes de production de bactéries, et ils visent à démarrer, après conversion, le fermenteur industriel à 200 m³ l'année prochaine, avec une montée en régime progressive. Si tout se passe bien, ils prévoient de partir sur une production de quelques milliers de tonnes l'année prochaine, pour aller jusqu'à 10 000 tonnes sur le système de base. En fonction de l'évolution du marché, ils pourraient installer à terme deux autres lignes de 30 000 tonnes de capacité en utilisant les réserves foncières de Metex.
Finalement, les installations n'ont pas été perdues…
S.C. : Effectivement, seule la partie distillation construite par Metex Nøøvista a été complètement désaffectée. Maash ne prévoit pas de la remettre en route, en tout cas pas pour le moment. Ils sont une petite dizaine de salariés aujourd'hui, avec de bonnes perspectives de croissance. Dans un deuxième temps, est arrivée la start-up Afyren avec sa filiale Afyren Neoxy, qui produit des acides organiques par voie fermentaire. Leur unité industrielle, qui est toujours en phase de démarrage, vise la stabilisation d'ici à la fin de l'année, avec la possibilité de monter en régime parla suite. On peut enfin citer l'installation récente de Stockmeier, ex-Quaron, qui va construire un centre de distribution et de formulation de produits chimiques.
En revanche, il y a des projets qui avaient été annoncés et qui n'ont jamais vu le jour. Quels sont-ils ?
S.C. : Le projet de recyclage de PET entre Suez, Loop et SK n'a pas vu le jour. À mesure qu'ils avançaient sur leurs dossiers d'autorisation et sur leurs études d'ingénierie de détail, les coûts d'investissement ne cessaient d'augmenter et ils n'étaient pas loin de doubler le montant annoncé initialement. Le problème est que les produits recyclés se trouvent ensuite en concurrence avec les produits vierges et on ne les vend pas plus cher. Le projeta donc été suspendu. Si les conditions économiques changent, ils le reprendront, mais ils devront retravailler la question de l'implantation. La zone a été réaffectée au nouveau projet de CIRC, annoncé lors du dernier Sommet Choose France. J'y reviendrai. Un autre projeta été arrêté. Il s'agit de celui du groupe Circa, qui a été placé en liquidation judiciaire, de même que sa filiale française. Ce projet visait à produire un solvant biosourcé, le Cyrène. La construction venait de démarrer; la partie génie civil était en place et une bonne partie du matériel avait déjà été livrée. Tout a été brutalement arrêté et le matériel est actuellement empilé sur le site en attendant d'y voir plus clair avec le gestionnaire de la liquidation.
Pouvez-vous revenir sur le projet de CIRC ?
S.C. : CIRC est une start-up américaine qui envisage d'investir près de 450 millions d'euros dans une usine capable de traiter le polycoton et le polyester contenus dans des textiles mélangés pour récupérer de la pâte cellulosique, de l'acide téréphtalique (PTA) et du monoéthylène glycol (MEG).
L'usine, qui devrait être opérationnelle à partir de 2028, pourrait traiter jusqu'à 70 000 tonnes de textiles par an. La société table sur la création de près de 200 emplois directs et indirects. Avec CIRC, on utilisera une bonne partie des terrains encore disponibles sur la plateforme.
Comment se fait-il qu'il n'y ait plus de foncier disponible, alors que les vapocraqueurs ont été démantelés ?
S.C. : Il reste quelques petites surfaces. Nous sommes d'ailleurs en discussion pour l'accueil d'un projet qui pourrait s'installer sur la zone Circa. Pour ce qui est de surfaces plus importantes, notamment des terrains qui abritaient les vapocraqueurs, ils doivent maintenant être dépollués. Or ces opérations de dépollution pourraient durer entre 5 et 7 ans, alors que TotalEnergies vient à peine de démarrer les opérations.
Une autre grande zone, au niveau de l'ancienne cokerie de Carling, pourrait être récupérée, mais elle doit aussi être dépolluée, avec une mise à disposition qui prendra également quelques années.
Que représente Chemesis par rapport à la plateforme de Carling ?
S.C. : Chemesis, c'est le nom de l'association qui regroupe les industriels de la plateforme. Elle a été créée en 2013 pour répondre à l'obligation de PPRT de la loi Batho, puis elle a servi à créer un guichet unique pour valoriser le foncier disponible et faciliter l'accueil de nouveaux entrants.
Depuis l'année dernière, nous sommes deux collaborateurs détachés, Franck Despiney de TotalEnergies et moi-même, venant d'Arkema, à nous occuper de l'animation de la plateforme. En revanche, pour chacune des prestations partagées, il y a un porteur. Par exemple, les pompiers font partie du personnel de TotalEnergies qui a signé des conventions avec chacun des acteurs souhaitant bénéficier de cette prestation. De la même façon, c'est Arkema qui gère le traitement des eaux. C'est un schéma que nous ne prévoyons pas de remettre en question, alors que l'on évoque souvent les avantages de structures de type GIE. Et cela ne nous empêche pas de réaliser des montages très complexes. C'est ainsi que nous avons réalisé un investissement à trois dans la logistique GPL - propylène, butadiène, styrène- entre Ineos, Arkema et TotalEnergies qui en est le porteur. Ineos n'est pas présent sur la plateforme, mais il amène des wagons de propylène sur le site qui sont ensuite déchargés pour une injection dans un pipe vers leur usine de Sarralbe. En fonction des besoins, nous mettons en place une solution où un porteur met en place une convention avec des acteurs qui ont besoin du même service.
Vous venez designer une convention Zibac, de zone industrielle bas carbone. Est-ce quel'association Chemesis a pu faciliter untel projet ?
S.C. : C'est un projet que nous menons avec tous les membres de Chemesis et qui vise à construire une trajectoire de décarbonation pour la plateforme. Nous faisons partie des onze lauréats soutenus par France 2030. Pour l'heure, nous avons engagé la phase I du projet avec des études sur deux ans pour un montant de presque 2 millions d'euros, dont la moitié sera financée par l'Ademe. La contribution annuelle de chacun des membres va s'échelonner entre 2 000 et 80 000 euros, en fonction de son activité et de son impact carbone. Puis, dans une deuxième phase sur une durée de 5 à 6 ans, des projets pourraient être sélectionnés et subventionnés. Cela nous amènera au mieux à 2030 pour l'aboutissement des premiers projets.
Quels types de projets pourraient découler de ce programme de décarbonation ?
S.C. : On pourrait convenir de faire ensemble de la captation de CO2 ou d'agréger des flux afin d'être plus efficaces. On pourrait intégrer de la valorisation croisée de chaleur.
Nous n'avons plus de réseau de vapeur sur la plateforme depuis l'arrêt de la pétrochimie. On pourrait repenser une interconnexion des réseaux de vapeur de chacun ou même valoriser de la chaleur à plus basse température. Nous allons réfléchir à la production d'hydrogène par électrolyse et à son utilisation. Et si l'on produit de l'hydrogène vert, on pourrait réfléchir à l'usage de l'oxygène qui serait co-produit. On pourrait aussi mettre en commun des sous-produits organiques en vue d'alimenter une unité de méthanisation ou de gazéification hydrothermale… Les sujets ne manquent pas. Chez Arkema, nous avons réalisé d'importantes optimisations de process pour réduire l'empreinte carbone de nos productions. Pour aller plus loin, nous considérons qu'il faudrait désormais envisager des changements de fond. Ce projet Zibac est une opportunité pour relancer des contacts et dégager des synergies entre les acteurs de la plateforme.



