Analyse

Pour éviter de reproduire les galères d’Hinkley Point C à Penly, EDF doit changer de méthode

Pour justifier un nouveau dérapage sur le chantier des deux EPR d’Hinkley Point C au Royaume-Uni annoncé le 23 janvier, EDF évoque, comme pour Flamanville 3, la perte de compétences de la filière anglaise, qui n’a pas construit de nouveau réacteur depuis 20 ans. Ce n’est qu’une petite part de la cause.

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Installation du dôme de la centrale nucléaire de Hinkley Point C en Angleterre
Alros que le chantier des deux EPR d'hinkley POint C au Royaume uni ont démarré en 2018, le design de détail de la centrale n'a été finalisé que fin 2023 !

EDF va devoir changer sa communication de crise. Si le français veut avoir une chance de remporter des contrats à l’international et construire de nouveaux réacteurs nucléaires EPR, en Inde ou en République tchèque, et s’il veut persuader les financeurs privés d’investir dans les EPR britanniques à Sizewell C, l’opérateur va devoir arrêter de justifier ses retards par la perte de compétences des filières nucléaire des pays où il opère... Comme il vient encore de le faire au Royaume-Uni, où son chantier de deux EPR à Hinkley Point C (HPC) accuse un nouveau dérapage de deux ans et un surcoût de 6 à 8 milliards de livres.

Le 23 janvier 2024, EDF a ainsi annoncé repousser la mise en service du premier EPR de HPC à mi-2029, voire 2030 ou 2031. Après analyse, la durée des travaux électrotechniques (la pose des câbles et des tuyaux) prévue sur trois ans lors de la décision d’investissement en 2016, est réévalué à cinq ans ! De 18 milliards de livres au départ, la facture totale serait maintenant comprise entre 31 et 34 milliards, après avoir déjà été réévaluée à la hausse suite notamment à des modifications apportées pour répondre aux exigences de l’autorité de sureté nucléaire britannique, et à la pandémie de Covid-19, qui a entraîné un glissement du calendrier de 15 mois.

Finir plus tôt les études détaillées des centrales...

Mais pourquoi, alors que ce chantier de 11 000 personnes a débuté en 2018, que 60 % du génie civil est achevé, que le dôme du premier des deux EPR a été posé le 15 décembre dernier, EDF s’aperçoit-il seulement maintenant qu’il lui faudra deux ans de plus pour poser des câbles et des tuyaux ? Où est la faute de la filière britannique ? HPC n’est pourtant pas une tête de série. EDF et Areva ont déjà construit 4 EPR : deux en Chine à Taishan, un en Finlande à Olkiluoto et un en France, celui de Flamanville 3 (Manche), qui doit entrer en service cette année. Certes, avec 12 ans de retard à cause... de la perte de compétences de la filière française. Mais au démarrage d’HPC, la difficulté de relancer un programme nucléaire après plusieurs années d’arrêt était déjà connue. Et la filiale anglaise d’EDF, EDF Energy, aurait dû bénéficier du retour d’expérience des autres chantiers sur ce projet.

Problème, EDF démarre ses chantiers sans même avoir achevé la conception détaillée de ses centrales ! Pour Flamanville, au démarrage du chantier les plans n’étaient avancés qu’à 25%. EDF a refusé de préciser le taux d'avancement exact pour HPC, mais un porte-parole reconnaissait lors d’un échange avec la presse que «jusque très récemment, nous n’avions pas encore complété le design de détail de la centrale».

«C’est un élément clé, même si on pouvait connaître les résultats de Flamanville, les résultats de Taishan, dans cette phase de travaux électromécaniques, détaille-t-il. Quelque part, on imaginait, on craignait que ce soit difficile de faire le programme HPC, mais on n’avait pas encore les éléments. [...] Dès qu’on a complété le design de détail, on a vu concrètement les quantités de tuyaux, de câbles et tous les éléments.» La méthode est donc à revoir. Pour les EPR2, une version standardisée des EPR, l'avancement des études au démarrage du chantier ne serait encore que de 75%, expliquait à L’Usine Nouvelle Xavier Ursat, directeur exécutif groupe EDF en charge de l’ingénierie et du nouveau nucléaire, lors d'un entretien. Pas suffisant.

Pour permettre à la filière de s'organiser pour tenir les délais

C'est un problème pour l’ensemble de la filière, comme l'a expliqué le président de l’Autorité de sureté nucléaire (ASN) française, Bernard Doroszczuk, début janvier. Celui-ci craint en effet que, par manque d'anticipation, certains acteurs sous pression soient à nouveau tentés de falsifier des documents de contrôle qualité et de ne pas respecter les préconisations pour rattraper les retards. «C'est ce qui a péché dans le projet EPR. La construction a été lancée alors que les études détaillées de conception n'étaient pas achevées», déplorait-il alors. Or, aujourd'hui encore «le travail n'est pas encore achevé du côté d’EDF pour arriver à un stade de conception détaillée suffisant pour pouvoir mobiliser la filière, qu’on lui passe commande, qu’on lui dise ce qu'elle doit faire, qu'elle puisse recruter, qu'elle puisse investir».

En France, EDF prévoit un premier béton en 2027 pour les EPR2 de Penly (Seine-Maritime), avec une mise en service industrielle à l’horizon 2035-2037. Et contrairement à ce qui était annoncé, les modifications apportées par EDF sur les EPR2 feront de la première paire de Penly «des têtes de série», rappelle le patron de l’ASN. Pour limiter les dérapages et s’assurer que la filière pourra livrer à temps composants et compétences, au niveau de qualité attendu, EDF va donc devoir mettre les bouchées doubles pour finir les études détaillées avant de démarrer le chantier. Il en va de la souveraineté électrique de la France, mais aussi de la capacité d'EDF à démontrer qu'il sait construire ses centrales nucléaires en tenant coût et délais.

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