L'Usine Nouvelle - Il y a un an, lors d’un bilan du plan Excell, vous aviez dit qu'il restait un coup de collier à donner et des objectifs non atteints. Est-ce le cas aujourd’hui ?
Alain Tranzer - La réponse est oui. Le plan Excell a été lancé le 13 décembre 2019. L'an dernier, nous avons quitté le mode projet. Mais la dynamique, elle perdure, preuve de la maturité acquise durant le mode projet. Non seulement les 30 engagements sont maintenant atteints, mais en plus, la discipline Excell crante, non par la pression, mais par l’adhésion des équipes. Je crois pouvoir dire qu'on a fait le plus dur dans un plan, c'est de savoir l'arrêter sans que cela fasse « pschitt ». La dynamique continue.
Qu'est-ce qui a été mis en place au sein d'EDF pour passer du mode projet au mode pilotage ?
En fin de projet, les métiers, les entreprises, l'université des métiers du nucléaire et le GIFEN ont pris des engagements. Avec une petite équipe conservée chez EDF, nous en faisons un suivi régulier et vérifions que l’on conserve la logique du plan. Et, cela marche bien. Nous faisons un reporting des résultats, avec un point sur les résultats Excell au Comex chaque trimestre.

- 58.7+6.53
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en euros€/baril
- 69.4+7.26
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
- 1102.98+6.11
Mars 2026
Huile de palme - Malaisie$ USD/tonne
Si tous les objectifs ont été atteints est-ce que ça veut dire que pour les nouveaux EPR vous allez pouvoir respecter le coût et les délais ?
L'objectif, c’est de délivrer. Mais, bien sûr, il y a encore des marges de progrès. Nos axes sont les bons et il faut poursuivre, intensifier la démarche. Sur la gouvernance, un des objectifs n'était pas tout à fait atteint, celui de l'adhérence planning. Cette année, on a démontré que ça fonctionnait.
Sur Flamanville 3, il y a neuf mois, nous avons construit un planning partagé et margé, disant que nous aurions terminé les essais de requalification d'ensemble le lundi 11 décembre. Nous l’avons tenu. Sur Hinkley Point C (HPC), nous avons la même chose. Jusqu’en 2023, on pilotait par la productivité. Il s'agissait de faire 1000 tonnes de ferraillage et 5000 mètres cubes de béton coulé chaque semaine.
Depuis cette année, nous pilotons par l'adhérence planning. Nous sommes passés de 30 % en mai à plus de 50 % d’adhérence planning aujourd'hui avec un focus particulier sur le bâtiment réacteur, sur lequel nous sommes à plus de 80 %. Nous avions un challenge majeur de poser le dôme au-dessus du bâtiment avant la fin de l'année. On est toujours en ligne.
Mais 80 % d’adhérence planning, ce n’est pas 100 %...
Oui, 80 % ce n’est pas encore assez. Cela veut dire que nous avons encore des aléas, mais que le système est contrôlable. Sur HPC, nous avons mis en place une «integrated reactive team». C'est une équipe de 4 personnes qui est présente en permanence sur le chantier de génie civil. Elle est composée d’une personne d'HPC, d’une personne de l'entreprise de génie civil Bylor, d’une personne qui est en charge de la qualité et d’une personne qui est en charge de l'ingénierie. Dès qu'il y a un aléa, ces quatre personnes ont une délégation infinie pour prendre une décision sur le terrain en boucle courte. Cela permet de prendre 80% des décisions dans la journée.
Grâce à ce système, sur septembre et octobre, ils ont sauvé 12 murs qui ont pu être réalisés le jour J alors que sinon ils auraient pris du retard. On a gagné deux semaines de planning. L’étape suivante, c’est de faire cela, pas seulement sur le bâtiment réacteur, mais sur tous les bâtiments qui sont sur le chemin critique. Et pas seulement sur le génie civil, mais sur tous les montages électromécaniques. C'est le défi de 2024.
Serez-vous à 100% de respect des délais pour Sizewell C et les EPR2 ?
Pour Sizewell, tout le monde a compris que le succès c'était de recopier, recopier, recopier. On retient les mêmes répartitions d'activités, avec les mêmes fournisseurs que pour HPC. La seule exception, ce sont les diesels de secours. Mais comme on a construit les diesels d’ultime secours sur le parc français, on va le recopier. On arrive quand même à retomber sur nos pieds et à ne rien inventer. Cette cible ambitieuse de réplication est celle qui va nous permettre dès l'an prochain de lancer des commandes de Sizewell C d'équipements par anticipation. C'est fondamental pour notre tissu industriel.
Les EPR2, eux, ne sont pas une recopie, mais un kaizen, une amélioration tirant parti des difficultés de construction d'HPC. Cela vaut le coup parce que EPR2, c'est 6 réacteurs plus 8 en option, plus peut-être d'autres derrière. Il faut renouveler tout le parc. On fait des améliorations sur le standard EPR2 par rapport au standard HPC. Et on standardise. Tous les EPR2 1600 et les 1200 destinés à l’international seront fabriqués dans les mêmes usines. C’est indispensable. Il faut que les 70 équipements majeurs d'une centrale et les pièces catalogues soient répliquées pour tout le monde. Les centrales EPR1 et EPR2 ne sont pas exactement les mêmes, mais elles partagent les mêmes catalogues d’équipements. Pour l’EPR2, nous sommes passés à 35 catalogues d’équipements standardisés, contre 22 définis il y a un an. Ces 35 familles servent déjà en catalogue de pièces de rechange pour le parc. Cela fait déjà de premières économies. Ce catalogue sera, d’ici à quelques mois, intégré dans notre système informatique, qui nous permet de concevoir les nouvelles centrales.
Comment se concrétise le plan Excell dans les usines de la filière ?
Concrètement, nous accompagnons les usines à trois niveaux. Nous avons d’abord des inspecteurs EDF résidents sur les sites. Nous les accompagnons aussi avec l'équipe de «supplier development» que l'on a créé. Et puis, le troisième niveau, c'est que je me rends régulièrement dans ces usines pour faire des revues..
Comment fonctionne l’équipe de supplier development ?
Supplier development est un métier que nous avons créé il y a un peu plus d'un an. Il vise à accompagner les fournisseurs stratégiques dans leur montée en puissance industrielle et dans leur aptitude à faire bon du premier coup. Évidemment, les usines Framatome de Saint-Marcel (Saône-et-Loire), du Creusot (Saône-et-Loire), de Jeumont (Nord) et l'usine GE Steam Power de Belfort (Territoire-de-Belfort) font partie des usines qui font l'objet de cette démarche.
Elle est animée par une dizaine de grands industriels, qui ont tous passé au moins 15 ans, soit dans l'industrie aéronautique, soit dans l'industrie automobile et qui ont tous été patrons d'usines. Ils viennent accompagner les usines, avec un coaching de trois mois. À chaque fois l’usine doit chercher à obtenir une percée d’au moins 30% quelque part. Ça peut être plus 30% sur le bon du premier coup, plus 30% sur la qualité de la planification, moins 30% sur le temps de cycle. L’usine de servomoteurs Bernard Controls, avec laquelle on a terminé la démarche, a ainsi divisé par 2,5 les nombres de pièces qui ne sont pas livrées dans les délais et les non-qualités.
À l’usine Saint-Marcel de Framatome, on intervient à plusieurs niveaux, comme l'organisation dans l'atelier pour faire bon du premier coup, et à un niveau plus stratégique. Il faut que cette usine soit capable de faire jusqu'à 1,5 réacteur par an donc 6 générateurs de vapeur dans les délais. Il faut définir l'organisation industrielle future. On les accompagne dans ce grand chantier. C'est eux qui le pilotent. Mais nous, on a des gens qui ont déjà vécu ça dans le passé, qui peuvent les guider.
Combien d'usines EDF accompagne-t-elle ?
Nous avons 68 missions qui ont été lancées. 34 sont terminées. 18 entreprises ont été accompagnées cette année et 20 le seront l'an prochain. On accompagne toutes les entreprises clés pour la fabrication du nouveau nucléaire.
Et combien sont certifiées ISO 19443 ?
La certification ISO 19443 est une déclinaison de la norme ISO 9001 qui est très pratiquée dans l'industrie et qui répond aux spécificités du nucléaire. EDF a 25 fournisseurs stratégiques, 25 fournisseurs à enjeu, entre 200 et 400 fournisseurs de rang 1 spécialisés et une myriade de sous-traitants. L’an dernier, il y avait 34 fournisseurs qui avaient passé la certification. Ils sont 120 cette année et il y en a 80 qui sont en cours de se faire certifier, comme GE Steam Power à Belfort. Ils seront au minimum 200 d'ici à mi 2024. Une fois que l'entreprise est certifiée, ça veut aussi dire qu'elle partage avec nous un langage, un système de management de la qualité. En conséquence, EDF, ORANO, CEA et Framatome ne vont pas les réauditer sur ce sur quoi elles ont été auditées avec ISO 19443.



