Enquête

Le plan compétences de la filière nucléaire pour construire les futurs EPR de Penly et Sizewell C

Pour construire de nouveaux réacteurs en France, la filière nucléaire doit recruter au moins 10 000 personnes par an à partir de 2023. Elle doit rehausser la qualité de ses compétences dans la gestion des grands projets et retrouver une culture d'excellence industrielle.

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Framatome
Les grands donneurs d'ordres de la filière nucléaire, comme Framatome, ont évalué leurs besoins en compétences à dix ans.

La France a-t-elle les compétences pour construire de nouveaux réacteurs nucléaires? La question n’a rien de triviale, alors qu’EDF a dû faire appel à une centaine de soudeurs américains pour régler un problème de fissures qui l’a obligé à arrêter et à réparer 16 des plus puissants réacteurs du parc français. Dans le même temps, la majeure partie des forces de ses sous-traitants sont déjà réquisitionnées pour assurer les travaux du grand carénage, qui doivent durer encore au moins jusqu’en 2028, pour prolonger la durée de vie des 32 réacteurs de 900 MW à 50 ans, sans parler des opérations de maintenance habituelle. Le tout dans un contexte où, comme on l'a vu avec l’EPR de Flamanville (Manche), la filière a perdu en compétences, en culture de sûreté et en excellence industrielle.

«Un salarié sur deux qui travaillera dans la filière en 2030 n’y travaille pas aujourd’hui», prévient Alain Tranzer, le délégué général à la qualité industrielle et aux compétences nucléaires d’EDF. La filière, qui a recruté 5 000 collaborateurs par an entre 2019 et 2022, dont 2 500 chez EDF, va devoir en trouver 10 000 à 15 000 par an, dont 3 000 pour EDF, dans la décennie à venir, en commençant dès 2023. EDF a pris l’engagement de ne recruter que 20% de ses besoins dans la filière, pour ne pas la déstabiliser.

Les effectifs totaux de la filière passeront de 220 000 à 300 000 en 2030, dont 30 000 pour la construction des nouveaux réacteurs EPR2, version optimisée industriellement de celui de Flamanville, et 10 000 pour leur exploitation. Les deux premiers EPR2 doivent être construits sur la centrale de Penly (Seine-Maritime). Leur mise en service est prévue vers 2037, avec un début de chantier dès 2024, et un premier béton fin 2027. Les fournisseurs de la filière, comme Framatome et GE Steam Power, qui vient d'être racheté par EDF, et qui doivent fournir le chantier des deux EPR d'Hinkley Point C au Royaume-Uni, doivent aussi anticiper les commandes du projet Sizewell C de deux nouveaux EPR au Royaume-Uni, dans lequel le gouvernement britannique vient de prendre 50% des parts, à la place du chinois CGN.

Anticiper les besoins à dix ans sur 80 métiers

«Aucune autre filière industrielle n’a un tel plan de charge devant elle», alerte Alain Tranzer. Reste à s’assurer que les bonnes compétences seront disponibles au bon moment. Pour cela, le Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire, le Gifen, a lancé le programme Match. «C’est un nouvel outil, durable, qui va permettre de connaître le nombre de personnes à recruter dans la décennie à venir dans plus de 80 métiers, du tuyauteur au soudeur en passant par l’ingénieur métier, explique Alain Gauvin, directeur général de Ones technologies et vice-président du Gifen, créé en 2018 pour ressouder la filière. Il va donner à tous les industriels, du grand donneur d’ordre à la PME, une visibilité à dix ans.»

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Le programme se déroule en quatre étapes. Le Gifen a d’abord consolidé l’ensemble des prévisions et la chronique des dépenses de tous les grands donneurs d’ordres de la filière, EDF, Framatome, Orano et le CEA, sur une période de dix ans dans 16 familles de métier. «Nous avons ensuite traduit ces chroniques de dépenses, en ressources humaines nécessaires à l’exécution des projets. En parallèle, nous avons mené une cartographie des compétences et des ressources disponibles aujourd’hui et leur projection à dix ans», détaille Alain Gauvin. Ce travail étant réalisé, le Gifen établit actuellement sur 30 métiers la comparaison des besoins en ressources et celles disponibles chez les industriels dans les dix prochaines années, pour identifier précisément les manques en matière de recrutement et les périodes concernées. Les résultats complets seront présentés en mars 2023.

Une université virtuelle pour lister les formations

Ensuite, pour avoir les bonnes ressources au bon moment, le Gifen compte activer deux leviers. Le premier est celui de l’attractivité. «Nous, patrons des entreprises industrielles, allons continuer à promouvoir nos entreprises dans les salons, les écoles, auprès des jeunes, des femmes, des personnes en conversion, sur le thème du nucléaire comme filière d’avenir, qui participe à la lutte contre le réchauffement climatique et à la réindustrialisation de la France», explique le vice-président du Gifen. L’autre levier est celui de la formation. La filière a créé en 2021 l’Université du nucléaire, une association financée par l’État à hauteur de 30 millions d’euros via le plan de Relance.

«Ce n’est pas un lieu physique, mais une démarche qui vise à adapter les formations aux besoins du nucléaire et à coordonner l’ensemble des actions menées dans les régions», explique Hélène Badia, la présidente de l’Université du nucléaire, et responsable des compétences nucléaires chez EDF. L’idée est «de créer au jour le jour des formations répondant aux besoins de la filière» et d’attirer les talents par l’organisation d’événements, mais aussi via un site web grand public monavenirdanslenucleaire.fr. Mis en ligne le 1er janvier 2022, il recense l’ensemble des métiers de la filière nucléaire et les 1 900 formations disponibles qui y mènent. «Avant fin 2022, y figureront toutes les offres d’emplois de la filière», assure Hélène Badia. En 2022-2023, l’Université verse aussi une bourse de 600 euros par mois à 200 étudiants suivant une formation pour les métiers en tension du nucléaire.

Enfin, pour le cas spécifique des soudeurs, outre la création d’une école à Cherbourg (Manche) avec Naval Group, EDF a décidé d’activer deux autres leviers dans le cadre de son plan soudage, inclus dans sa feuille de route Excell, de reconquête de la confiance dans la filière. Le premier concerne l’organisation du travail pour réduire les temps d’attente. «C’est un facteur de productivité et d’attractivité. Les soudeurs préfèrent souder plutôt que d’attendre. Et ils sont d’autant meilleurs qu’ils soudent davantage», assure Alain Tranzer. Pour réduire les risques de non-qualité, EDF veut réduire d’un tiers le nombre de soudures à réaliser sur les chantiers des EPR en développant, avec Framatome, des robots soudeurs, pour que le plus possible soit réalisé en usine. Pour mémoire, EDF a dû repousser de deux ans le démarrage de Flamanville 3 à cause de 130 soudures qui n’étaient pas au bon niveau de qualité. De quoi représenter un surcoût de 1,5 milliard d’euros.

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