Analyse

Pour contrer l’arrivée de SMR américains, l’Europe lance une alliance industrielle sur les petits réacteurs nucléaires modulaires

Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, avec 90% de réduction des émissions en 2040, l’Europe va avoir besoin de petits réacteurs nucléaires en plus des grands, croit la Commission. Pour rattraper son retard dans le domaine, elle lance une alliance industrielle calquée sur le modèle de celle des batteries, qui a plutôt bien réussi.

Réservé aux abonnés
Rolls-Royce veut construire ses SMR en usine
Les modules des mini-réacteurs nucléaires seront produits en série en usine. L'alliance doit permettre de les construire en Europe.

L’Europe s’est fixé la neutralité carbone en 2050. Pour atteindre son objectif, de premières mesures doivent permettre de réduire les émissions de 55% en 2030 comparé à 1990. Le 6 février, la Commission européenne a esquissé la suite de la trajectoire, recommandant de viser une réduction de 90% en 2040. Pour y parvenir, l’Europe compte toujours sur les énergies renouvelables, l'efficacité énergétique et l’électrification des usages, mais aussi sur le captage et stockage du CO2 (CCS), l’hydrogène, les carburants alternatifs... Et, même s’il divise les pays membres, le nucléaire. Surtout les petits réacteurs modulaires (SMR), qui pourraient remplacer les centrales à charbon et apporter de l’énergie décarbonée – chaleur, vapeur ou électricité – aux industriels et métropoles.

Reste que développer ces mini-réacteurs est un défi autant industriel que règlementaire et financier. Pour accélérer, l’Europe a décidé de lancer une alliance industrielle sur les petits réacteurs modulaires, calquée sur le modèle de celle pour les batteries, lancée en 2017 et qui n’a pas si mal fonctionné : on comptabilise près de 40 projets de giga factories en Europe.

13 projets européens face à 17 américains

La tâche s'annonce néanmoins plus ardue que dans les batteries. Les Européens sont partis très tard dans cette course au développement des SMR – version réduite des réacteurs actuels – et des AMR, petits réacteurs modulaires avancés utilisant des technologies moins matures, comme les neutrons rapides, mais qui permettraient de résoudre en partie le problème des déchets.

Sur la centaine de projets de micro et mini-réacteurs répertoriée par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), une cinquantaine reste encore en course commerciale, dont 14 aux Etats-Unis, 7 au Canada et 17 en Europe, dont 4 au Royaume-Uni. Parmi ces projets, trois concernent des SMR basés sur la technologie à eau pressurisée du parc actuel : deux sont français, Nuward d’EDF et Calogena du groupe Gorgé, et un est britannique, celui de Rolls Royce. Les autres sont des projets de petits réacteurs avancés, la plupart à neutrons rapides, beaucoup moins matures.

Dans cette course, les Russes, les Chinois et les Américains sont, de loin, les plus avancés. Pour des raisons géopolitiques, les deux premiers sont pour l'instant disqualifiés sur le marché européen. En revanche, les industriels américains du secteur, GE Hitashi Nuclear Energy, Nuscale et Westinghouse, commencent à engranger des accords de développement de SMR en Europe. Au grand dam d’EDF, qui développe son projet de SMR depuis 2017, mais aussi de la Commission européenne, qui veut reconquérir sa souveraineté énergétique.

L’enjeu est aussi industriel. Car contrairement aux grands réacteurs, dont les composants sont assemblés sur site, les SMR seront composés de modules fabriqués en usines. Ces usines, l’Europe les veut chez elle. Mais le modèle ne tient qu'avec des volumes suffisants. «Le SMR peut trouver la cible économique, mais il faut qu’il soit construit en série. Et pas des séries de cinq ou six, mais plutôt des séries de vingt à cinquante», estime Xavier Ursat, directeur du nouveau nucléaire d’EDF. Il faut donc garantir à un industriel des volumes suffisants pour investir. En aucun cas, un marché national ne peut suffire !

Problème : pour construire un réacteur nucléaire, il faut qu’il ait été certifié par l’Autorité de sureté du pays. Et on ne peut pas le construire n’importe où. Lever les verrous réglementaires, technologiques et économiques au développement de SMR européens est l'objectif de la nouvelle alliance industrielle.

Des verrous réglementaires et financiers à lever

Pour voir fleurir les usines de SMR sur le continent s'appuyant sur «une chaîne d'approvisionnement nucléaire dynamique et innovante», la Commission européenne a fixé un calendrier serré à l'alliance. D’ici au premier trimestre 2025, celle-ci doit présenter un plan d’action stratégique pour réaliser les dix tâches qu’elle s’est fixées.

Elle doit évaluer la faisabilité économique des projets, identifier les technologies SMR/AMR les plus sûres et rentables d'ici à la fin 2024 et faciliter les interactions entre porteurs, un peu sur le modèle du partenariat de deux start-up Newcleo et Naarea. Ses autres missions seront de faire un état des lieux de la chaîne d'approvisionnement européenne, y compris la disponibilité des matières premières, et de recenser les financements disponibles, ainsi que les besoins en matière de recherche, compétences, formation et coopération, qui pourront passer via la plateforme technologique pour l'énergie nucléaire durable (SNETP).

L'alliance devra surtout coordonner toutes les parties prenantes et encourager la coordination entre les autorités réglementaires nationales (qui ne pourront pas être membres afin de protéger leur indépendance) à travers l'UE pour les phases de pré-autorisation et d'autorisation. Enfin, elle devra engager le dialogue entre les partenaires sociaux, les organisations de la société civile, les ONG et les citoyens sur les SMR et sur les coûts, les risques et les avantages de leur déploiement.

Reste un enjeu majeur : la question de l’acceptabilité de l’implantation de ces réacteurs sur le territoire européen. D’autant plus que, même si les SMR disposeront de systèmes de sûreté passive, ceux-ci restent encore à démontrer. De plus, même s’ils permettraient de brûler des combustibles usés, les AMR produiront quand même des déchets, qu’il faudra traiter. La tâche est immense. L’appel à candidature à l’alliance (ouverte aux organisations publiques et privées liées aux SMR disposant d’une implantation en Europe) est ouvert.

Abonnés
Le baromètre de l’énergie
Prix de l’électricité et du gaz, production nucléaire, éolienne et hydraulique… Notre point hebdo sur l’énergie en France.
Nos infographiesOpens in new window
Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
78 - Rambouillet
Date de réponse 30/04/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs