L’Autorité de sûreté nucléaire demandait en janvier une décision dans les deux à trois ans. Le 26 février, lors du troisième conseil de politique nucléaire présidé par Emmanuel Macron, elle a été prise. La politique atypique de la France de recycler les combustibles usés de ses centrales nucléaires est prolongée jusqu’en 2100. Dans la dernière programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) 2019-2028, feuille de route énergie adoptée par décret ministériel, elle n’était définie que jusqu’en 2040.
«Les contrats qui nous lient à EDF s’arrêtent en 2040. Dans nos comptes financiers, les actifs industriels de l’aval sont amortis en 2040. L’ensemble du système est pensé jusqu’à 2040», expliquait mi-février Nicolas Maes, le directeur général d’Orano lors d’un déjeuner avec la presse. La décision du gouvernement donne de la visibilité à l’industriel.
Le site Orano de La Hague (Manche) «fera l’objet d’investissements importants», a prévenu l’Élysée. L’industriel, qui y a investi 450 millions d’euros en 2023, envisageait déjà d’au moins doubler ses investissements d’ici à 2030 pour pérenniser le site jusqu’en 2040, notamment en continuant d’étendre encore les zones d’entreposage des déchets ultimes devant aller à Cigéo. Il prévoit jusqu’à 2 milliards d’achats annuels. Cela pourrait être davantage. Mais il est trop tôt pour avoir une idée précise des investissements à venir.
Les combustibles nucléaires usés recyclés jusqu'en 2100
Orano n’a pas commenté l’annonce de l’Élysée. Elle devra encore être confirmée dans le texte de la prochaine PPE attendue d’ici à l’été, ou dans le cadre d’un texte de loi de programmation énergétique, qui doit aussi acter la relance d’un programme nucléaire civil avec la construction d’au moins 6 voire 14 nouveaux réacteurs nucléaires de type EPR2. Ces réacteurs «vont tourner jusqu’à l’horizon 2100 au moins et donc produire du combustible usé jusqu’à cette date. Donc cela pose la question de l’outil industriel pour le recycler», rappelait Nicolas Maes.

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La réponse n’était pour autant pas totalement évidente. La rentabilité économique du recyclage des combustibles usés n’est, selon les cours de l’uranium, pas toujours avérée. Et les installations actuelles d’Orano ne permettent de valoriser que 10% des combustibles usés, grâce au recyclage du plutonium contenu dans le combustible usé sur le site de La Hague pour produire du Mox qui alimente certains réacteurs d’EDF. Le taux pourrait monter à 25%, explique Orano en ré-enrichissant l’uranium de recyclage, voire 30% en recyclant également le Mox usé, qui aujourd’hui s’accumule dans les piscines d’Orano à La Hague. L'industriel serait capable d'y arriver. Mais Orano ne dispose pas de l’outil industriel. Aujourd’hui, seule la Russie a une usine pour convertir (puis enrichir) l’uranium de recyclage. Cela n'empêche pas EDF de miser sur cet uranium.
Le 5 février, l’opérateur a chargé, pour la première fois, le réacteur Cruas 2 de 900 MW à 100% avec de l’uranium de retraitement (URT). Il envisage de charger certains réacteurs 1300 MW à partir de 2027. Dans les années 2030, l’URT pourrait représenter 30% du combustible utilisé par EDF. Le nucléaire russe ne faisant pas l’objet de sanction, cela n'a rien d'illégal. Mais, «depuis février 2022, ce serait quand même plus simple s’il y’avait une usine de retraitement qui se trouverait en dehors de la Russie dans un pays qui partage nos valeurs», observait Nicolas Maes. Selon lui, «des études sont en cours pour la création d’une usine de conversion d’uranium de retraitement en Europe», se refusant néanmoins à dévoiler qui en est le porteur. L’investissement serait considérable.
A priori, ce n’était pas dans les plans d’Orano. La décision du conseil de politique nucléaire pourrait changer la donne. D’autant que, que son site du Tricastin, où Orano enrichi l'uranium naturel et vient d'investir 1,7 milliard d'euros, l’industriel aurait la place. Mais on n’en est pas encore là.
Pérenniser les installations jusqu'en 2040 et au-delà
La priorité d’Orano, aujourd’hui, est de prolonger la durée de vie de ses usines actuelles. À La Hague, sur un site de 300 hectares créé en 1966, Orano dispose de deux unités de recyclage qui traitent les 1100 tonnes de combustibles usés produits par EDF, d’une unité en démantèlement, et de plusieurs bâtiments d’entreposage des futs de déchets ultimes à vie longue, vitrifiés pour les produits de fissions et compactés pour les assemblages combustibles, en attendant leur stockage géologique à Cigéo. Chaque année, EDF produit 1100 tonnes de combustibles usés à recycler. «Les usines actuelles pourront sans doute voir leur durée de vie prolongée. Mais pas jusqu’à 2100 : il en faudra des nouvelles», explique le directeur général d’Orano. Et ce pourrait être encore à La Hague. Même si Orano est prêt à céder une partie du site à EDF pour y construire une piscine d’entreposage de ses combustibles MOX usés, «le site n’a pas épuisé son potentiel», a expliqué Jean-Christophe Varin, le directeur adjoint du site à l’Usine Nouvelle. L’annonce de l’Élysée lui donne aussi un avenir pour jouer un rôle dans le développement des petits réacteurs innovants.
«Il y a besoin d’investissement dans la Hague d’abord pour traiter les combustibles usés jusqu’à 2100. Mais, quitte à développer ces nouvelles usines, autant faire qu’elles soient capables d’extraire les matières qui permettront d’alimenter les nouveaux réacteurs», avance Nicolas Maes. Orano discute déjà activement avec plusieurs start-up portant des projets de mini-réacteurs à neutrons rapides, notamment Naarea, Newcleo et Thorizon, qui pourront brûler le plutonium et les actinides mineurs des combustibles usés. «Nous avons les technologies, les usines, le savoir-faire. A nous de bien nous positionner pour être leur fournisseur de choix et devenir le leader mondial», avance le dirigeant d’Orano.
Le site de référence pour la production de combustibles de ces mini réacteurs à neutrons rapides serait La Hague, voire Melox. En attendant de décider, à la pointe du Cotentin, Orano travaille à sa diversification en poussant plus loin la valorisation des produits de fission. Des prototypes ont déjà permis d’extraire 150 grammes de xénon et 50 g d’américium, matière très prisée de l’industrie spatiale. «On commence petit. On travaille le niveau de pureté que l’on est capable d’atteindre», explique Stéphanie Gaiffe, la directrice du site depuis mai 2023. Pour elle c’est «une piste de diversification sur le long terme». L’avenir de La Hague est garanti, mais pas encore totalement tracé.
Aurélie Barbaux, avec Nathan Mann



