Orano pose l’une des premières briques industrielles d’un projet de diversification d’envergure. Vendredi 2 février, la filiale pharmaceutique du champion français du cycle de vie nucléaire, Orano Med, a célébré la pose de la “première pierre” de son laboratoire pharmaceutique “Atlab” à Onnaing, dans l’agglomération de Valenciennes (Nord). En réalité, la construction de cette usine de 3000 mètres carrés a débuté depuis quelques mois, et ses premiers murs sont déjà visibles. Mais le groupe tenait à célébrer en bonne et due forme ce projet qui, 15 ans après la création d’Orano Med, doit lui permettre de «produire à l’échelle industrielle un médicament contre le cancer à base de radioisotopes», se félicite le PDG de la filiale, Julien Dodet. Cette première en Europe (un site en tout point similaire est en construction dans l’Indiana, aux Etats-Unis, et doit ouvrir en 2024) représente un investissement de 29 millions d’euros, dont un soutien public de près de 3,8 millions d’euros dans le cadre de France 2030, pour un total de 25 emplois, la plupart qualifiés. Si tout se passe bien, il ne s’agit que d’une première étape pour le groupe.
Un pari ancien : l’alphathérapie ciblée au plomb-212
Le laboratoire d'Onnaing est dédié à la production de médicaments d’alphathérapie ciblée au plomb-212. Une technologie sur laquelle Orano travaille depuis le début des années 2000, et qui arrive à maturité industrielle. «C’est une innovation médicale dont nous sommes persuadés qu’elle va changer l'oncologie dans les prochaines années », explicite Julien Dodet. Comme son nom l'indique, l’alphathérapie ciblée couple une source de radiations alpha (ici, du plomb-212) à un “véhicule” (un peptide, un fragment d’anticorps, un brin d’ADN…) capable de l’amener sur les cellules cancéreuses, qui sont détruites par la radioactivité. Très violentes, les radiations alpha n’ont d’effet qu’à très courte portée, «notre traitement est donc très différent des radiothérapies d'aujourd'hui, car il ne touche pas les cellules autour de la tumeur», détaille Julien Dodet.
Autres avantages : le plomb-212 est facile à coupler aux véhicules (via une molécule baptisée “chelatant” dont Orano a acheté le producteur américain Macrocyclics en 2009) et affiche une demi-vie de moins de 11h, donc ne reste pas radioactif longtemps. Une caractéristique qui explique en partie le choix d'Onnaing : le médicament, préparé quasiment en temps réel, pourra être envoyé dans une large partie de l’Europe via les routes environnantes ainsi que les aéroports Charles-de-Gaulle à Paris et Zaventem à Bruxelles, anticipe Orano.
Valoriser les 22 000 fûts de thorium-232 de la Hague
Orano Med a un processus industriel en deux étapes, qui profite de la tendance naturelle d’un autre élément radioactif (le thorium-232) à produire en continu de toutes petites quantités de plomb-212. Déjà opérationnel, le Laboratoire Maurice Tubiana, en Haute-Vienne, s’occupe de la partie amont, consistant à récupérer du thorium-228 (un intermédiaire) à partir de thorium-232, grâce à un procédé de chimie nucléaire. C’est ensuite ce thorium-228 que l’Atlab d’Onnaing utilisera pour extraire et purifier du plomb-212, par l’entremise de résines échangeuses d’ions confinées au sein d’enceintes blindées.Le laboratoire du Nord produira dans la foulée le médicament complet, en adjoignant au plomb-212 un vecteur capable de cibler les tumeurs à l’intérieur du corps humain. A son démarrage en 2025, Onnaing devrait pouvoir produire 5000 doses par an, soit de quoi traiter 1250 patients.
Orano Med prévoit de multiplier la production de son usine par 10 d’ici la fin de la décennie. Une montée en puissance clef. «Pour lutter contre le cancer, il ne suffit pas d’avoir une molécule : il faut en assurer la production et la distribution à grande échelle, qui font que jusqu'à présent, l’alphahérapie semblait inaccessible», pointe Julien Dodet. D’autres entreprises comme les géants Novartis et Bayer misent sur l’alphathérapie ciblée avec d’autres radioisotopes, comme l’actinium-225 ou le radium-223. Maisils rencontrent des difficultés d'approvisionnement en isotopes de qualité médicale se font sentir. «Orano Med est le seul acteur qui produit le médicament dès son origine, donc y compris dans son aspect nucléaire», souligne Guillaume Dureau, le directeur grands projets et R&D chez Orano. C’est d’ailleurs cette disponibilité qui avait poussé Orano (à l’époque Areva) à explorer le sujet au début des années 2000 : «nous avons 22000 fûts de thorium-232 très pur qui proviennent du CEA et de recherches faites à Madagascar dans les années 1950, et qui sont pour l’instant stockées à Cadarache», vante Guillaume Dureau, qui y voit un stock suffisant pour «des centaines ou des milliers d'années.»
D’autres usines à l’horizon
Aux-côtés des matériaux de batteries électriques, les traitements anti-cancer sont «l’un des grands projets de diversification d'Orano», qui a investi 160 millions d'euros sur le sujet, explique Guillaume Dureau. Aujourd'hui, les médicaments d’Orano Med sont encore en phase de test. Son produit le plus avancé, Alphamedix (développé en partenariat avec la biotech américaine Radiomedix) ne vise que certaines tumeurs neuroendocrines, précise Julien Dodet. Le laboratoire d’Onnaing doit, entre autres, permettre à Orano Med de répondre aux besoins de la phase 3 des essais cliniques d’Alphamedix, consistant à tester le médicament sur des milliers de patients pour en observer le bénéfice et les effets secondaires. La phase 2 qui se termine, est jugée très prometteuse. Au point qu’Orano envisage une commercialisation accélérée, dès 2025, aux Etats-Unis.
«Nous avons un portefeuille de produits en développement», pointe aussi Julien Dodet en listant les médicaments que le groupe développe, seul ou en collaboration avec des acteurs de la pharma (Roche, Molecular Partners, Crescendo). Anticipant une montée en puissance, Orano préoit une toile complète, composée de plusieurs Atlab dans le monde et d’une grande usine de production de thorium-228 pour les approvisionner. Avant de finaliser l’investissement pour cette usine de thorium-228, estimé à au moins 200 millions d’euros, «nous devons encore passer certains jalons pour dérisquer le marché», répond Guillaume Dureau. Orano est à la recherche d’un partenaire pour la distribution des médicaments qui, pour être efficaces, devront être livrés à toute vitesse.



