Empêché de produire de l’uranium au Niger, Orano se rattrape… en Mongolie. Vendredi 17 janvier, Nicolas Maes, le directeur général du groupe français détenu en majorité par l’Etat, a signé avec des représentants de l’Etat mongol et le ministre délégué du commerce extérieur français, Laurent Saint-Martin, un accord d’investissement majeur pour l’exploitation de gisements d’uranium qu’il cherche à développer depuis de nombreuses années dans le sud-est du pays d'Asie.
Résultat : comme attendu suite à l’annonce d’un accord préliminaire annoncé fin décembre 2024, Orano obtient une concession pour 20 ans (qui pourra être étendue de dix ans) pour produire environ 2500 tonnes d’uranium par an. Orano prévoit d'investir 500 millions de dollars (l’équivalent en euros) d’ici le démarrage de la mine, attendu entre 2028 et 2029. Les coûts totaux d’exploitation sont estimés à 1,6 milliards de dollars, qui seront intégralement assumés par Orano.
Plus de 51% des bénéfices pour la Mongolie
Orano est présent en Mongolie depuis 27 ans. Il y a découvert le gisement de Dulaan Uul en 2002, avant d’identifier non loin celui de Zuuvch-Ovoo, un filon majeur, en 2010. Les deux gisements seront exploités, pour des ressources totales estimées à près de 90000 tonnes. Si tout se passe bien, la construction débutera d'ici quelques mois, après la confirmation de diverses étapes administratives, dont la validation de l'étude de faisabilité.
Pour les acteurs étrangers, il n’est pas simple d’obtenir des permis miniers dans le pays, où la dernière mine d’uranium a fermé en 1998. A Oulan-Bator, les négociations de l'accord avec Orano, après la signature d’un protocole d’accord à Paris en octobre 2023, ont été longues. En novembre, une nouvelle loi sur l’énergie nucléaire votée par le Parlement a stabilisé le cadre juridique sur les investissements étrangers dans le secteur minier – clarifiant notamment les conditions de partage de la valeur créée, alors que la Constitution mongole souligne la souveraineté de l’Etat sur ses ressources naturelles. Début décembre, Areva (l’ancien nom d’Orano) a payé une amende de 4,8 millions d’euros en échange de l’abandon de poursuites pour corruption de fonctionnaires mongoles entre 2013 et 2017.

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Dans le détail, la construction et l’opération de la mine sera conduite par Badrakh Energy, une coentreprise entre Orano et l’entreprise mongole MonAtom. La participation de l'Etat mongol, auparavant à 34%, tombe à 10% d’actions préférentielles. Mais le contrat signé impose, conformément à la loi locale, qu’au moins 51% des bénéfices générés par l’extraction d’uranium iront à destination du gouvernement mongol. Un chiffre qui comprend les différents impôts et taxes payés par Orano, les dividendes attribués à l’Etat ainsi que des royalties spécifiques dont le montant peut osciller entre 5 et 19% selon le prix de l’uranium.
Le contrat stipule aussi qu’au moins 90% des travailleurs de la mine seront mongoles. Pour opérer la mine, qui représente 1600 emplois, Orano devra construire 100 km de routes régionales entre le site et les villes les plus proches, presque autant de lignes électriques, et une base vie de 1000 lits.
Récupération in situ
Du côté industriel, Orano doit utiliser une méthode dite de récupération in situ (ISR), qu’il avait déjà testé avec un pilote industriel dans le pays entre 2021 et 2022. Cette voie technologique, qui produit déjà près de la moitié de l’uranium dans le monde, est moins impactante pour l’environnement que les mines à ciel ouvert classiques. Elle consiste à injecter (via une multitude de cellules hexagonales) une solution dans le gisement chargé en uranium, qui est situé entre 150 et 200 mètres de profondeur avec une teneur moyenne de 0,023%.
Cette solution capte l’uranium présent dans les sols sableux, avant d’être pompée à la surface pour être traitée dans une usine adjacente. Cela permet de limiter l'emprise des infrastructures minières, mais nécessite d’importants approvisionnements en acide pour lesquels Badrakh Energy n’a pas précisé s'il le produira seul ou s'il fera appel à un partenaire.
Diversification des approvisionnements après la perte du Niger
La Mongolie est un vaste pays enclavé entre la Chine et la Russie. Depuis plusieurs années, Oulan-Bator mise sur le développement de ses ressources minérales tout en cherchant à diminuer sa dépendance aux deux superpuissances voisines, dont il reste toutefois très proche, comme l’a rappelé la visite du président russe Vladimir Poutine dans le pays en septembre.
Pour Orano, cet accord avec la Mongolie permettra de diversifier ses approvisionnements en uranium naturel et de répondre à la demande croissante de combustible nucléaire dans le monde. Si le groupe ne détaille jamais ses clients, il est probable que pour des raisons logistiques, l’uranium extrait en Mongolie (qui représente de l’ordre d’un quart de la consommation du parc nucléaire français) soit physiquement livré à des opérateurs de centrales proches, comme la Chine, la Corée du Sud ou le Japon.
En 2023, le groupe a extrait un peu plus de 7000 tonnes d’oxyde d’uranium, principalement du Canada (où sa production remonte en puissance) et du Kazakhstan. Depuis un an et demi, il ne peut plus exporter la production de sa filiale nigérienne, la Somaïr, dont il a annoncé avoir perdu «le contrôle opérationnel» au profit de la junte au pouvoir en décembre 2024.
La Mongolie, pays prometteur de la nouvelle vague de l’uranium
L’uranium est à la mode. Avec le retour en grâce de l’atome, dont les capacités installées pourraient doubler d’ici 2050, les prix du combustible nucléaire ont retrouvé des couleurs. Les prix de long-terme du yellowcake (U3O8), à 32 dollars la livre début 2020, n’ont quasiment cessé de grimper depuis dépassent la barre des 80 dollars début 2025 (malgré une baisse des prix spot après un pic au-dessus de 100 dollars la livre en début d’année dernière). Résultat : l’uranium retrouve sa dimension stratégique et motive les projets miniers, souligne une note très récente de l’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques de l’IRIS. Alors que des grands pays producteurs, comme le Canada ou l’Australie, dopent leurs productions et rouvrent des mines (ce qui a aussi lieu à plus petite échelle aux Etats-Unis, en Chine ou au Botswana) de nombreux autres émergent sur la scène de l’uranium. «La hausse des cours de l’uranium rend concevable l’exploitation de nouveaux territoires jusqu’ici délaissés par manque de rentabilité», écrivent les chercheurs de l’Iris, Sébastien Jeannin et Teva Meyer. La Namibie, grand producteur dopé aux capitaux chinois, a déjà fortement augmenté sa production en 2023 et fait face à des problèmes d’accès à l'eau. Mais d’autres pays encore petits sur la carte de l’uranium sont «prometteurs», tels le Brésil, qui dispose déjà d’une petite production mais veut valoriser son important potentiel et a lancé en 2022 un vaste programme de prospection ; la Tanzanie, où Uranium One (une filiale du russe Rosatom) est très active ; ou encore le Kirghizstan, qui a récemment levé un moratoire sur le sujet. La Mongolie n’est pas en reste, avec des réserves de plus de 1,3 millions de tonnes qui sont «possiblement les plus importantes du monde». Reste à concrétiser leur exploitation, alors que «les divisions politiques et la forte influence russe et chinoise pourraient être des freins au projet français de Zuuvch Ovoo», jugent les auteurs.



