L’Usine Nouvelle – Selon le journal Bloomberg, Rosatom aurait entamé des démarches pour récupérer les mines d’uranium qu’exploite Orano au Niger. Cela vous surprend-il ?
Teva Meyer, chercheur en géopolitique du nucléaire à l'Université de Haute-Alsace – Pas vraiment. Cela s’insère dans une stratégie globale de Rosatom qui place ses pions dans les pays de la bande sahélienne, le Niger, mais aussi le Burkina Faso et la Centrafrique, depuis quelques années. C’est une économie de la promesse qui consiste à se présenter comme un acteur qui pourrait remplacer les européens et les américains sur place. Même si on peut douter par exemple de leur capacité à reprendre effectivement les actifs d’Orano pour des raisons techniques et de protection des investissements.
Plus globalement, il faut savoir que la Russie connaît des problèmes d’approvisionnement. Ses gisements sont importants, mais éparpillés et difficiles d’accès. Elle n’a produit que 2500 tonnes d’oxyde d’uranium en 2022, soit moins de 40% des besoins de son propre parc. Et l’industrie nucléaire russe repose aussi sur sa capacité à exporter des réacteurs nucléaires en proposant des contrats d’approvisionnement en combustible à vie. On considère que ses besoins en uranium naturel atteignent le double de sa consommation interne.
Où est-ce que la Russie s’approvisionne ?

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Historiquement, la Russie importe de l’uranium du Kazakhstan, où elle possède des mines. Mais les relations avec le gouvernement kazakh sont tendues et la compétition avec la Chine y est exacerbée. A titre d’exemple, Pékin est en train de construire un hangar gigantesque à sa frontière avec le Kazakhstan, dans l’optique d’y stocker à partir de 2028 la moitié de ses besoins en uranium !
C’est pour cela que la Russie se tourne vers d’autres endroits. Elle vise notamment l’Afrique subsaharienne avec le projet Mkuju River en Tanzanie. Ce dernier a été mis en place au début des années 2010, avant d’être abandonné suite à la baisse des cours induite par la catastrophe de Fukushima. Il vient d’être relancé en 2023 avec l’ambition de démarrer une production pilote cette année. La Russie a aussi essayé de lancer des projets d’exploration en Namibie (où la Chine est très présente), que le gouvernement a refusé.
C’est dans ce contexte qu’elle s’intéresse à la bande sahélienne, où elle pourrait par exemple lancer de nouveaux projets d’extraction par in situ leaching, une technologie moins onéreuse que les mines à ciel ouvert comme celle qu’exploite Orano au Niger [le groupe français y porte un projet similaire à Imouraren, dont il doit évaluer la pertinence d’ici à 2028].
Orano avance de son côté sur un grand projet minier en Mongolie. Peut-on parler d’une guerre pour les meilleurs gisements ?
La concurrence se fait sur les gisements les plus rentables et dans des pays ayant déjà par le passé exploité de l'uranium, ce qui est le cas de la Mongolie. Avant Orano, la Chine et la Russie s'étaient déjà opposées en 2009 en Mongolie pour le contrôle du gisement de Dornod dans l'est du pays, à la faveur de Moscou. Pékin s'est implanté dans un autre gisement, Gurvanbulag, au nord de la Mongolie, mais Oulan-Bator tarde à lui accorder des licences d'exploitation.
Au niveau mondial, moins de 75% de l’uranium que l’on consomme est extrait du sol. L’industrie nucléaire vit sur des stocks qui s’amenuisent rapidement : ces derniers pourraient durer une dizaine d’années, ce qui fait qu’il y a une urgence à ouvrir de nouvelles mines. Deuxième point : les cours de l’uranium ont explosé depuis deux ans et atteignent aujourd’hui 80 dollars la livre (contre une trentaine auparavant). C’est une conséquence de la demande attendue des futurs réacteurs qui vont être construits. Celle-ci doit encore se matérialiser, mais elle rend rentables des exploitations qui ne l’étaient pas auparavant, comme en Tanzanie ou au Niger.
Les Etats-Unis ont ratifié le 13 mai une loi visant à bannir les importations d’uranium russe. Quel sera l’impact pour la Russie ?
Nous ne savons pas quel sera l’effet concret de cette décision. C’est un arrêt progressif jusqu’en 2028, et les exploitants de réacteurs nucléaires pourront demander des exceptions. Par ailleurs, cet embargo concerne surtout le marché de l’uranium enrichi, sur lequel Rosatom est ultra dominant. Mais il est vrai que l’uranium naturel et l’enrichissement sont liés, car plus on a de capacités d’enrichissement, plus on peut optimiser la transformation de l’uranium naturel.
Vous disiez que la quête d’uranium de Rosatom s’inscrit dans une stratégie nucléaire plus globale. Quelle est-elle ?
Rosatom est une entreprise fondée en 2007, à l’instigation de Vladimir Poutine, pour rassembler la myriade d'entreprises russes qui travaillaient dans le nucléaire. L’objectif était de proposer des solutions de A à Z, tournées vers l’international. Son ordre de mission est d’être un fournisseur de minerai, de réacteurs nucléaires, de fabrication de combustible… Cela a fonctionné. Aujourd’hui, Rosatom est la seule entreprise qui construit actuellement des réacteurs en dehors de son pays [à l’exception du projet Hinkley Point, porté par EDF et CGN au Royaume-Uni]. Sa stratégie consiste à proposer des services complets, intégrant la fourniture du combustible, la récupération des déchets, et aussi d’importants moyens de financements. Le Bangladesh, par exemple, a bénéficié d’un prêt à hauteur de 90% du prix de son réacteur nucléaire construit par Rosatom.
La guerre en Ukraine n’a pas changé la donne ?
Depuis la guerre en Ukraine, l’option russe séduit moins les pays d’Europe centrale, qui ont pris la décision de se diversifier. La Hongrie fait là-dessus exception [en continuant de travailler avec Rosatom sur l’usine de Park 2]. Ailleurs dans le monde, l’entreprise est active partout, que ce soit en Asie Centrale (la Russie a fait des annonces de SMR en Ouzbékistan il y a à peine une semaine), au Bangladesh, en Asie du sud-est ou encore en Amérique du Sud où Rosatom aimerait bien concurrencer les offres chinoises.
La position de Rostaom pose aussi des questions de dépendance au niveau du combustible. Chaque assemblage de combustible est produit spécifiquement pour un type de réacteur nucléaire, ce qui fait que changer de fournisseur prend du temps. Aujourd’hui, deux entreprises occidentales sont capables de fabriquer du combustible pour les réacteurs de technologie russe – Westinghouse et Framatome. Mais elles ne peuvent pas fournir les réacteurs de toute dernière génération, dits WWER 1200.



