Analyse

L’uranium passe la barre des 100 dollars la livre, mais cela n'inquiète pas la filière nucléaire

L’uranium a passé la barre symbolique des 100 dollars la livre sur le marché spot le 12 janvier. En un an, les prix du combustible nucléaire ont plus que doublé, portés par les programmes de construction de réacteurs et des soucis de production chez les grands acteurs miniers. Cela ne devrait pourtant pas affecter la rentabilité de l’atome.

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yellow cake uranium
Le prix de l'uranium a dépassé les 100 dollars la livre et pourrait continuer de grimper.

Ce n’est pas encore un record, mais on s’en rapproche. En un mois seulement, les prix de l’uranium ont crû de 24%, au point de dépasser la barre symbolique des 100 dollars la livre (à peu près 453 grammes) et s’établir à 104 dollars (de l’ordre de 95 euros)  lundi 15 janvier, chiffre une note d’analyse de la banque d'affaires Jefferies. Un chiffre d’autant plus impressionnant si l’on se rappelle que le “yellow cake”, s’échangeait à 30 dollars la livre début 2021 et 50 dollars la livre début 2023. Il faut remonter à 2007 soit 17 ans en arrière et surtout avant la catastrophe de Fukushima de 2011 (qui avait plongé la filière du nucléaire civil dans un long marasme), pour retrouver de tels cours. Selon Jefferies, les dynamiques de court-terme font que «les prix sont sur la bonne voie pour dépasser le record historique de 2007, à 136 dollars la livre».

L’uranium kazakh en petite forme

Une conjonction de dynamiques explique cette explosion des cours, qui sont montés en flèche au second semestre 2023. Dans le monde, l’atome est de retour en grâce et les programmes de développement de nouveaux réacteurs se multiplient, et augmentent les perspectives de demande. Profitant de la COP 28 en décembre, 22 États dont la France appelaient le monde à tripler les capacités nucléaires d’ici 2050. A cette augmentation à venir des besoins (qui pousse des acteurs financiers à faire des stocks) s'ajoutent des difficultés opérationnelles chez les trois plus grandes entreprises minières du secteur.

Le 11 janvier, le géant Kazatomprom a dévoilé que contrairement à ses plans initiaux, il lui sera difficile d’augmenter sa production d’uranium en 2024 en raison d’une difficulté à se procurer suffisamment d’acide sulfurique. Un matériau indispensable pour la production d’oxyde d’uranium. C’est un coup dur : l'entreprise représente à elle seule près d’un quart de la production d’oxyde d’uranium, et est contrôlée par le Kazakhstan, pays qui concentre plus de 40% de la production d’uranium. En septembre, le canadien Cameco avait déjà annoncé qu’il n’atteindrait pas ses objectifs de production dans ses mines de Cigar Lake et de McArthur River (qu’il exploite avec Orano) en 2023, sans toutefois prévoir de problèmes de long-terme. L’industriel français Orano, enfin, a mis à l’arrêt son usine de concentré d’uranium au Niger en septembre (tout en maintenant l’exploitation minière) et n’a pas communiqué depuis.

Pas d’impact majeur sur le coût de l’électricité

Sur le marché de l’uranium, c’est l’ébullition. Les cours des petits mineurs (comme les américains Global Atomic, Energy Fuel Resources ou NexGen Energy, ou les australiens Paladin Energy et Deep Yellow) gonflent, tout comme ceux des spéculateurs financiers (Yellowcake PLC, Sprot Physical Uranium Trust). La hausse des prix ne devrait pas pour autant sérieusement affecter l’attractivité de l’atome. Outre le fait que les grands énergéticiens disposent de stocks (autour de deux ans en France) et de contrats long-terme, l’uranium naturel ne s’utilise pas tel quel mais enrichi dans des centrifugeuses ultra-rapides puis assemblé au sein de crayons de combustibles complexes. Ces étapes à forte valeur ajoutée, parfois plus critiques que l’extraction minière, limitent l’impact du prix de l’uranium dans les frais opérationnels du nucléaire. Et plus encore dans son coût total.

«L’uranium brut, c’est 3% des coûts de l’électricité nucléaire, qui résident dans l’amortissement de l’installation, les grands travaux de rénovation et la sûreté», explique Nicolas Goldberg, expert des questions énergétiques chez Colombus Consulting. «Le prix de l’uranium pourrait tripler que cela ne changerait pas grand-chose au prix de l’électricité nucléaire», ajoute l’ingénieur en pointant que la France fait par ailleurs des efforts pour augmenter le retraitement de l’uranium usagé. Un procédé qui n’est aujourd’hui disponible qu’en Russie.

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