Les yeux rivés sur leurs instruments, les pilotes du petit avion s’approchent à l’aveugle de Points North Landing. D’un coup, le plafond nuageux se dégage. La piste d’atterrissage apparaît au bord d’un lac. Soulagement. Le camp de base est accessible. En pleine journée, les baraquements qui permettent de loger plus de 300 personnes dans ce lieu isolé, au milieu de la forêt boréale, à l’extrême nord de la province canadienne du Saskatchewan, sont quasi vides. Ici et là, un hydravion en attente de passagers ou de nombreux camions-citernes à l’arrêt témoignent d’une activité soutenue dans cet avant poste minier, où les températures peuvent descendre à - 40 °C les nuits d’hiver.
En été, après le dégel et les boues du printemps, l'agitation est due en bonne partie aux chercheurs d'uranium. «Sur le chemin, vous êtes passé à côté de nombreux gisements»,souligne Dale Huffman, au bout d'une demi-heure de trajet. Bordée de pins et de mousses affichant un camaïeu de vert, la piste permet de rejoindre l'usine de concentration de McClean Lake, dont il est le directeur général. Depuis plus de vingt ans, ce site est l'un des joyaux du français Orano. Le spécialiste du cycle du combustible nucléaire en possède 77,5%,aux côtés du canadien Denison, et y purifie une part du minerai extrait dans la région. Cette tâche ardue implique un impressionnant labyrinthe de tuyaux, de bains d'acide et de fours pour séparer l'uranium du cortège de métaux lourds qui l'entourent et obtenir du concentré d'oxyde d'uranium (U3O8). Cette poudre noire, encore traditionnellement appelée «yellow-cake», constitue la base du combustible qui fait tourner les centrales nucléaires.

C'est peu dire que l'endroit est stratégique. Après une longue déprime due à la catastrophe de Fukushima, puis à la pandémie de Covid-19, l'uranium canadien s'est réveillé. En trois ans, les cours du minerai ont triplé, poussant le géant national Cameco, qui possède avec Orano les deux mines actives du pays, à relancer la production du site de McArthur, un temps mis en sommeil. Ces deux acteurs ont produit en 2023 près de 11000 tonnes d'uranium et devraient faire davantage en 2024. De quoi faire du Canada le deuxième producteur mondial. Une foule de «juniors» – ces entreprises spécialisées dans l'exploration – se ruent aussi sur la région, accentuant la dynamique. «Le monde accepte ce que nous disons depuis longtemps : face à la crise climatique, il faut des sources d'électricité décarbonée disponibles en continu», se réjouit Dale Huffman.
Une densité énergétique sans pareille

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Si Orano ouvre ses portes, c'est aussi que depuis la prise de pouvoir du général Tiani, mi-2023, l'entreprise est en difficulté dans son bastion historique du Niger, où elle a récemment annoncé avoir perdu le contrôle opérationnel de sa filiale de La Somaïr. Pour continuer à approvisionner ses clients, elle mise donc beaucoup sur ses actifs canadiens, qui ont fourni plus de la moitié de son uranium l'année dernière. Non loin de l'usine de McClean Lake, une foreuse rouge témoigne de son intention de relancer la production minière sur le site dès 2025, via une technologie innovante baptisée Sabre. Elle permettra d'attaquer de petites poches d'uranium depuis la surface pour en pomper les richesses, un peu à la manière d'un moustique. De quoi augmenter la production de l'usine, capable de traiter jusqu'à 24 millions de livres d'oxyde d'uranium par an, mais qui stagne aujourd'hui à 18 millions de livres, soit quelque 8100 tonnes, faute de minerai.
Il faut remonter à la source d'approvisionnement de l'usine et gagner Cigar Lake, à 60 kilomètres, pour comprendre les attraits de l'uranium du Saskatchewan. Du hublot de l'avion, deux tours ocre permettent de distinguer le site, opéré depuis 2016 par Cameco en partenariat avec Orano, qui en possède un peu plus de 40%, dans l'immensité de la taïga de pins gris et des lacs qui l'entourent. «La mine est petite. Si l'on marche vite, on en fait le tour en trente minutes», reconnaît Kirk Lamont, son directeur général, en haussant la voix pour se faire entendre dans l'ascenseur brinquebalant et humide qui amène les visiteurs et le matériel dans la pénombre des galeries minières, à 480 mètres de profondeur.
Cette apparence modeste est trompeuse. L'uranium a une densité énergétique sans pareille, et la teneur moyenne du minerai de Cigar Lake atteint 17%. Cinquante fois plus qu'au Kazakhstan, le premier producteur mondial ! Résultat : Cigar Lake est une mine géante. «Ici, nous produisons assez d'uranium pour 34 réacteurs de 1000 MW, soit près de la moitié des besoins électriques de la France», indique Kirk Lamont, avant de décrire par le menu les techniques minières originales que permet cette situation unique, où les «profits par tonne excavée sont d'un ordre de grandeur supérieur aux autres gisements les plus riches de la planète».

À l'exception de logos et d'un discret indicateur lumineux pour avertir de l'éventuelle présence de radon, un gaz produit par l'uranium, rien dans la mine ne rappelle que l'on y extrait du minerai radioactif. Aux commandes de la gigantesque foreuse qui creuse en biais dans le plafond d'un tunnel sombre, dans une cabine exiguë, l'opérateur à la manœuvre ne porte pas de masque. «Les mineurs ne voient et ne manipulent jamais directement le minerai, ce qui fait que le risque de contamination est très bas», souligne Kirk Lamont. Il désigne un tuyau noir accroché à la paroi, dont le cliquetis indique qu'y circule une mixture d'eau et de roche en provenance directe du gisement, situé 20 mètres plus haut à l'intersection entre la couche de pierre sableuse du bassin dit de l'Athabasca et celle de roche dure où sont les tunnels. Pour grignoter ce filon épais de quelques mètres, la foreuse de Cameco injecte de l'eau à haute pression qui casse la roche porteuse d'uranium et creuse, une par une, des cavités de quelques mètres de largeur. Elles sont progressivement rebouchées une fois le minerai pompé sous forme de boue à la surface.
Autre originalité invisible depuis les galeries : au-dessus de nos têtes se tient un gigantesque glaçon, de plus de 300 mètres par 100 sur toute l'épaisseur de la terre. Il est généré artificiellement par des saumures refroidies à -30 °C qui circulent depuis 1300 têtes de puits situés en surface, chiffre Kirk Lamont. «Il y a des lacs partout ici. Comme le grès de l'Athabasca est très poreux, nous formons une barrière de glace qui empêche l'eau de s'infiltrer », justifie-t-il. L'opérateur, qui s'attaque à un nouveau gisement pour prolonger la durée de vie de sa mine jusqu'en 2036, prévoit d'installer 550 têtes de puits supplémentaires. Le bilan énergétique de l'opération, qui peut sembler aberrant de prime abord, est largement rentabilisé par la densité sans pareil du combustible nucléaire.

L'uranium au Saskatchewan est une histoire ancienne. Dès les années 1950, un chapelet de mines et d'usines y ont approvisionné les industries de l'atome, civil comme militaire, au prix de conditions d'extraction désastreuses pour l'environnement et les Premières Nations du Nord. Encore aujourd'hui, le bilan fait tache. «Le plus grand obstacle aux futures mines d'uranium est le passé du secteur, marqué par de vieux sites opérés dans le secret de la guerre froide», reconnaît aujourd'hui un cadre industriel. La province mène un imposant programme de remédiation des anciens sites, parfois abandonnés du jour au lendemain, résidus toxiques à l'air libre et couverts encore disposés dans le réfectoire… Rien à voir avec la situation actuelle, assurent les mineurs, qui mettent en avant leurs méthodes industrielles modernes, y compris pour le traitement des déchets, et se targuant de bonnes relations avec les populations autochtones.
Va gue d'explorations
Autre motif de fierté : Cluff Lake, le premier site d'Orano dans la région, actif de 1979 à 2002, est de nouveau utilisable. Il a été remis aux normes environnementales et rendu récemment à la province, souligne l'industriel. Un bon point, concède Ann Coxworth, experte en chimie nucléaire et autrice de nombreux rapports critiques sur les mines d'uranium pour la Société environnementale du Saskatchewan. Elle souligne néanmoins que ces mines génèrent d'importantes quantités de déchets à risque, dont la surveillance à très long terme reste incertaine. Une voix isolée dans la région.

Dans les artères qui quadrillent Saskatoon, à 800 kilomètres au sud des mines, les frontons des bâtiments et l'arrière des pick-up que l'on croise à chaque coin de rue le rappellent : l'industrie minière est chez elle. Capitale de la potasse, un engrais dont le Saskatchewan est le premier producteur mondial, la ville se hisse régulièrement aux premières places des classements d'attractivité mondiale des investissements miniers et voit s'installer de plus en plus de firmes spécialisées dans l'uranium. «Les gens regardent partout ! Plus d'une dizaine d'entreprises font de l'exploration active, et bien d'autres prennent des terrains», décrit Tim Gabruch en fouillant dans ses tiroirs. Il en sort la dernière version d'une carte dépliante constellée de carrés de couleur, indiquant toutes les concessions d'exploration en vigueur et les projets miniers à divers stades d'avancement au nord de la province.
Fondée en 2016, la jeune pousse qu'il préside, IsoEnergy, constitue un bon exemple de cette vague d'exploration. L'entreprise possède des concessions au Canada ainsi qu'aux États-Unis, en Argentine et en Australie. Et compte 15 employés. Elle a découvert en 2018, non loin de McClean Lake, un gisement «exceptionnel» affichant une teneur d'uranium de 34,5%, dont elle s'attache depuis à accélérer le développement.
Dix ans pour construire une mine
«Il y a eu un sous-investissement dans l'uranium et il faut de nouveaux projets de qualité pour répondre aux besoins futurs… Le bassin de l'Athabasca est le meilleur endroit au monde pour cela. Mais il faut au minimum dix ans pour construire une mine», témoigne de son côté Leigh Curyer, le PDG de NexGen. L'Australien d'origine multiplie les chiffres pour souligner l'avenir radieux qu'il anticipe pour le marché, soulignant que la volonté des États-Unis de se passer d'uranium russe d'ici à 2028 fait office de cerise sur le gâteau pour son modèle d'affaires.
Avec Denison, Fission Uranium – racheté en juin par l'entreprise australienne Paladin Energy pour plus de 800 millions de dollars – et Uranium Energy Corporation, NexGen fait partie des aspirants mineurs d'uranium les plus avancés dans le bassin de l'Athabasca. «Nous avons terminé l'étude de faisabilité et mis en place les infrastructures routières et le camp pour construire la mine », précise son patron. Fondée en 2011 et cotée à la Bourse de Toronto, l'entreprise doit obtenir un permis environnemental de l'État canadien (pour lequel la Commission canadienne de sûreté nucléaire a validé la finalisation de sa demande mi-novembre) pour commencer les grands travaux, prévus sur trois ans. Sur le papier, le gisement Arrow, qui serait exploité à l'ouest du bassin, pourrait alors produire à bas coût plus de 10000 tonnes d'uranium par an durant une décennie.
LE MMR, AUTRE PARI DU SASKATCHEWAN DANS LE NUCLÉAIRE
Dans le Saskatchewan Research Council (SRC), un grand centre de recherche en bordure de Saskatoon, trône un cylindre d'acier de 16 mètres de longueur. C'est une maquette grandeur nature du microréacteur modulaire (ou MMR) eVinci. Un réacteur original, développé par Westinghouse en partenariat avec le SRC, chargé des procédures de certification. Il doit produire 5 MW d'électricité et 10 MW de chaleur durant dix ans sans recharge, tout en tenant dans un grand garage. «C'est la Volkswagen Coccinelle du nucléaire, vante le PDG du SRC, Mike Crabtree. Il est très sûr, transportable par route ou par rail et refroidi à l'air, donc il peut être installé sans source d'eau.» Et le dirigeant de lister les applications potentielles, telles que l'équilibre de microréseaux, l'approvisionnement de communautés isolées ou la décarbonation de sites industriels. Les performances et la viabilité commerciale de cette technologie restent à prouver, notent les experts alors que le gouvernement du Saskatchewan prévoit d'installer un pilote d'ici à 2029. S'il convainc, le concept pourrait encore augmenter les besoins en uranium.
Photos : Côme Sittler



