Cela va-t-il suffire à relancer l’Europe spatiale ? ArianeGroup a décidé de remplacer son président exécutif André-Hubert Roussel par MartinSion, l’ex-patron des activités électroniques de défense de Safran. Son prédécesseur paye les retards de la fusée Ariane 6 qui n’a toujours pas volé, trois ans après la date initiale. La feuille de route du nouveau patron de la filiale spatiale commune de Safran et d’Airbus est toute tracée : «Les priorités essentielles restent d’assurer le premier vol d’Ariane 6, puis une rapide montée en cadence industrielle», a souligné Éric Dalbiès, le président du conseil d’administration d’ArianeGroup. Mais ce ne seront pas les seules.
Faire décoller Ariane 6 au plus vite
Le premier vol du lanceur européen devait avoir lieu fin 2020. Mais rien ne garantit que ce vol inaugural puisse s’effectuer cette année comme prévu. Les équipes d’ArianeGroup, du Cnes et de son homologue en Allemagne, le DLR, doivent encore réaliser des tests critiques sur le lanceur. À Lampoldshausen, l’agence spatiale allemande poursuit sa campagne des essais à feu de l'étage supérieur d’Ariane 6. À Kourou, les équipes d’ArianeGroup et du Cnes réalisent les tests dits combinés, afin de s’assurer de la compatibilité entre le lanceur et son nouveau pas de tir. Des difficultés lors de ces opérations pourraient encore retarder le lancement de plusieurs mois.
Réussir la montée en cadence
Après le premier vol d’Ariane 6, il faudra assurer la montée en puissance industrielle de la fusée. ArianeGroup et sa filiale commerciale Arianespace se sont félicités d'un futur lanceur qui a engrangé le plus de contrats avant d’avoir réussi son premier lancement, avec 28 vols dans son carnet de commandes. Il faudra les garantir. Le défi est double : s'assurer que l’outil industriel en Europe continental produise les étages des fusées à une cadence jamais atteinte et que le centre spatial guyanais raccourcisse la durée des campagnes de vols pour les enchaîner.
C’est d’autant plus crucial que le marché a basculé sur l’économie des constellations. Ainsi pour celle de Kuiper d’Amazon, ArianeGroup doit livrer dix-huit Ariane 6. Et selon la nouvelle règle de la préférence européenne, le lanceur continental devrait également être désigné pour projeter la future constellation de satellites télécoms Iris 2 de l’Union européenne. La comparaison avec l’américain SpaceX fait mal : la société d’Elon Musk envisage de procéder à une centaine de lancements en 2023.
S’affranchir de la règle du retour géographique
C’est un caillou dans la chaussure d’ArianeGroup depuis des années. Selon cette règle imposée par l’ESA, l’Agence spatiale européenne, les pays qui contribuent à un programme spatial de cette agence récupèrent une partie de la charge industrielle en proportion de leur investissement. Si cela a permis de faire monter en puissance certaines nations et de trouver les financements nécessaires aux grands programmes, ce dispositif est désormais critiqué et perçu comme un facteur d’inefficacité industrielle et un générateur de surcoûts.
Plus largement, Martin Sion devra redessiner la carte industrielle d’Ariane 6. Aujourd’hui, la réalisation du lanceur mobilise plus de 600 sociétés dont 350 PME dans treize pays européens. Un éclatement et une complexité qui ne semblent plus compatibles avec les exigences du marché et les impératifs de compétitivité. À l’opposé, SpaceX affiche un modèle industriel extrêmement verticalisé.
Prendre pied dans les mini-lanceurs
L’Europe s’est engagée dans la bataille des mini-lanceurs. Ces fusées sont complémentaires des lanceurs lourds comme Ariane 6. Elles sont supposées aussi être capables de mettre en orbite basse des charges de plusieurs centaines de kilos voire d’une tonne avec une grande flexibilité. ArianeGroup est dans la course avec sa filiale à 100% MaiaSpace, mais son succès n’a rien d’évident tant les concurrents se bousculent sur ce segment en Europe : Isar Aerospace et Rocket Factory Augsburg en Allemagne, PLD Space en Espagne, mais aussi des concurrents tricolores comme Latitude, HyPrSpace et Sirius.
L’allemand Isar Aerospace a la faveur des investisseurs et vient d’annoncer une levée record de 155 millions d’euros. Maître d’œuvre industriel des fusées Ariane, ArianeGroup a toutefois l’avantage de l’expertise industrielle. Début 2024, il va mener pour le compte de l’Agence spatiale européenne des tests de son démonstrateur de lanceur réutilisable en Suède, sur la base spatiale Esrange, au nord du pays.
Convaincre l’Europe d’investir plus dans le spatial
L’argent est le nerf de la guerre... y compris dans le secteur spatial. Or l’Europe est bien loin d’investir dans ce domaine autant que les États-Unis. Si, en fin d’année dernière, l’Agence spatiale européenne s’était félicitée d’avoir décroché un budget record de 16,9 milliards d’euros sur une durée de trois ans, c’est moins que le budget spatial annuel des États-Unis ! Cela empêche l’Europe notamment de se positionner sur le vol habité qui nécessiterait d’investir plusieurs milliards d’euros pour adapter Ariane 6. Le lanceur européen laisse ainsi le champ libre aux fusées Falcon 9, de SpaceX, et aux Soyouz russes pour transporter des astronautes vers la station spatiale internationale aujourd’hui et, demain, vers la passerelle lunaire (une station spatiale en orbite). Soit des occasions de marché perdues pour ArianeGroup. #
Martin Sion, un joker expérimenté
Martin Sion, le nouveau président exécutif d’ArianeGroup, a fait l’essentiel de sa carrière dans le groupe Safran qu’il a rejoint en 2006. Il a été nommé à la suite du conseil d’administration d’ArianeGroup du 3 avril entérinant le départ de son prédécesseur André-Hubert Roussel en poste depuis 2019. Diplômé de l’École Centrale de Paris, Martin Sion dirigeait, depuis 2015, les activités électroniques et de défense de Safran. Le groupe qui fabrique les moteurs des fusées Ariane détient 50% d’ArianeGroup en partenariat avec Airbus.
À 54 ans, ce membre du conseil d’administration d’ArianeGroup depuis avril 2020 devra donner une nouvelle impulsion à cette filiale commune qui emploie plus de 8000 personnes en France et en Allemagne. Elle a réalisé un chiffre d’affaires consolidé de 2,4 milliards d’euros en 2022.
Également président du GEAD, le Groupement des équipements aéronautiques et de défense, au sein du Gifas, le Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales, le dirigeant peut se prévaloir d’une expérience de vingt ans dans le secteur spatial. Il a notamment occupé le poste de directeur des moteurs spatiaux de Safran. Sa mission n’en sera pas moins ardue.



