Martin Sion est le nouveau patron d’ArianeGroup. Réuni le 3 avril, le conseil d’administration du groupe a entériné le départ de son prédécesseur, André-Hubert Roussel, en poste depuis 2019. Ce dernier paye les retards de la fusée d’Ariane 6, qui n’a toujours pas volé trois ans après la date initiale prévue. Martin Sion, diplômé de l’Ecole Centrale de Paris, dirigeait auparavant les activités électroniques et de défense du groupe Safran, co-actionnaire avec Airbus d’ArianeGroup. A 54 ans, le nouveau dirigeant, membre du conseil d’administration d’ArianeGroup depuis avril 2020, devra donner une nouvelle impulsion à cette filiale commune qui emploie plus de 8 000 personnes en France et en Allemagne et a réalisé un chiffre d’affaires consolidé de 2,4 milliards d’euros en 2022.
Si le président, également à la tête du GEAD (Groupement des Equipements Aéronautiques et de Défense) au sein du Gifas (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales), peut se prévaloir d’une expérience de 20 ans dans le secteur spatial, sa mission n’en sera pas moins ardue et délicate. L’Europe spatiale vit un moment de crise inédite : elle se retrouve quasiment sans lanceurs pour mettre en orbite ses satellites : Ariane 6 n’est pas prête, le lanceur russe Soyouz n’est plus disponible pour les Européens, et la fusée italienne Vega-C est clouée au sol en raison d'un échec lors de son dernier lancement. Sa feuille de route lui a déjà été assignée : «Les priorités essentielles restent d’assurer le premier vol d’Ariane 6, puis une rapide montée en cadence industrielle», a souligné Eric Dalbiès, président du conseil d’administration d’ArianeGroup. Mais ce ne seront pas les seules.
1/ Faire décoller Ariane 6 au plus vite
Après déjà trois ans de retard, rien ne permet d'affirmer avec certitude que le vol inaugural d'Ariane 6 aura bien lieu en 2023. Les équipes d’ArianeGroup, du CNES et de son homologue en Allemagne, le DLR, doivent encore réaliser des tests critiques sur le lanceur. A Lampoldshausen, en Allemagne, l’agence spatiale allemande poursuit sa campagne des essais à feu de l'étage supérieur d’Ariane 6. A Kourou, les équipes d’ArianeGroup et du CNES réalisent les tests dits combinés, afin de s’assurer de la compatibilité entre le lanceur et son nouveau pas de tir. Des difficultés lors de ces opérations pourraient encore retarder le lancement de plusieurs mois.
2/ Réussir la montée en cadence d’Ariane 6
Après le premier vol d’Ariane 6, il faudra assurer son décollage industriel. ArianeGroup et sa filiale commerciale Arianespace se sont félicités de porter le lanceur qui avait engrangé le plus de contrats avant d’avoir volé, avec plus d’une vingtaine de vols en carnet de commande. Le défi est double : l’outil industriel en Europe continental devra produire les étages des fusées à une cadence jamais atteinte et le centre spatial guyanais devra raccourcir la durée des campagnes de vols pour les enchaîner. C’est d’autant plus crucial que le marché a basculé dans l’économie des constellations.

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Ainsi pour la constellation Kuiper d’Amazon, ArianeGroup doit livrer 18 Ariane 6. Et selon la nouvelle règle de la préférence européenne, la fusée devrait également être désignée pour lancer la future constellation de satellites télécoms IRIS 2 de l’Union Européenne. Mais la comparaison avec Space X fait mal : la société d’Elon Musk envisage de procéder à une centaine de lancements en 2023.
3/ S’affranchir de la règle industrielle du retour géographique
C’est un caillou dans la chaussure d’ArianeGroup depuis des années. Selon cette règle imposée par l’agence spatiale européenne, les pays qui contribuent à un programme spatial de l’agence récupèrent une partie de la charge industrielle associée en proportion de leur investissement. Si ce dispositif a permis de faire monter en puissance certaines nations et de trouver les financements nécessaires aux grands programmes, il est désormais critiqué et perçu comme un facteur d’inefficacité industrielle et générateur de surcoûts.
Plus largement, Martin Sion devra redessiner la carte industrielle d’Ariane 6. La réalisation du lanceur Ariane 6 mobilise aujourd’hui plus de 600 sociétés, dont 350 PME dans 13 pays européens. Un éclatement et une complexité qui ne semble plus convenir avec les exigences du marché et les impératifs de compétitivité. SpaceX affiche un modèle industriel à l’opposé extrêmement verticalisé.
4/ Réussir le pari des mini-lanceurs
L’Europe s’est engagée dans la bataille des mini-lanceurs, complémentaires des lanceurs lourds comme Ariane 6. Ceux-ci sont supposés être capables de mettre en orbite basse des charges de plusieurs centaines de kilos, voire d’une tonne, avec une grande flexibilité. ArianeGroup est dans la course avec sa filiale Maïa Space mais son succès n’a rien d’évident tant les concurrents se bousculent sur ce segment en Europe : Isar Aerospace et RFA Rocket Factory Augsburg en Allemagne, PLD Space en Espagne mais également des rivaux tricolores comme Latitude, HyprSpace et Sirius. L’allemand Isar Aerospace a la faveur des investisseurs et vient d’annoncer une levée record de 155 millions d’euros. Maître d’œuvre industriel des fusées Ariane, ArianeGroup a toutefois l’avantage de l’expertise industrielle. Il doit d'ailleurs mener début 2024 des tests de son démonstrateur de lanceur réutilisable sur la base spatiale d’Esrange, en Suède.
5/ Convaincre l’Europe d’investir plus d’argent dans le spatial
L’argent est le nerf de la guerre… y compris dans le secteur spatial. Or l’Europe est bien loin d’investir autant que les Etats-Unis dans ce domaine. Si, en fin d’année dernière, l’agence spatiale européenne s’était félicitée de décrocher un budget record de 16,9 milliards d’euros sur trois ans, c’est moins que le budget spatial des Etats-Unis en un an ! Ce décalage empêche notamment l’Europe de se positionner sur le domaine du vol habité, qui nécessiterait d’investir plusieurs milliards d’euros pour adapter Ariane 6. Le lanceur européen laisse ainsi le champ libre aux fusées Falcon 9 de SpaceX et aux Soyouz russes pour transporter des astronautes vers la Station spatiale internationale aujourd’hui et vers la base lunaire demain.



