Pouvait-il en être autrement, si l'on se fie à la Bérézina qu'a subi le secteur spatial européen? A l’occasion de la présentation de ses vœux à la presse jeudi 5 janvier, Guillaume Faury, le président du Gifas (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales) n’a pas mâché ses mots pour décrire l’état de crise du secteur spatial européen: «On se retrouve en début 2023 dans une situation de crise inédite sur l’accès à l’espace en Europe. On est dans une situation particulièrement grave.»
Après l’échec de la fusée Vega C, intervenu dans la nuit du mardi au mercredi 21 décembre, l’Europe se retrouve sans fusée pour mettre ses satellites en orbite. Résultat: les agences spatiales européennes doivent faire appel au concurrent américain SpaceX pour assurer leurs missions institutionnelles et scientifiques.
L'autonomie d'accès à l'espace de l'Europe... volatilisée
Comment est-on arrivé à une telle situation, qui prive l’Europe d’un accès autonome à l’espace, malgré un budget de plusieurs milliards d’euros par an, dont une grande partie est consacrée à ses programmes de lanceurs? La faute à un enchaînement de mauvaises décisions stratégiques, des conséquences de la guerre en Ukraine, et des déboires industriels et techniques sur les lanceurs. L’Esa (Agence spatiale européenne) paye avant tout les déboires du programme Ariane 6, son lanceur capable de mettre sur orbite des satellites lourds dans la gamme des dix tonnes. Celui-ci réalisera son premier vol au plus tôt à l’automne prochain, avec trois ans de retard sur le calendrier initial.
Et l’actuel Ariane 5 ne pourra jouer les prolongations car sa fabrication a été stoppée (trop tôt !) et qu'il n’en reste plus que deux exemplaires... déjà réservés. L’Europe spatiale fait également les frais de la guerre en Ukraine. L’Esa ne peut plus compter sur son accord avec l’agence spatiale russe Roscosmos pour bénéficier des fusées Soyouz en Guyane pour lancer des satellites de masse intermédiaire. Bilan : l’Europe n’a plus de lanceurs en propre disponibles.

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La faute à un manque de prudence
Les dirigeants européens du secteur spatial ont-ils manqué de prudence? Sûrement. Ils ont mal géré la transition entre les lanceurs Ariane 5 et Ariane 6: «Entre une génération et la génération n+1, que ce soit dans l’automobile, la pharmacie, l’aviation, ou les lanceurs, la transition est difficile. Et encore plus dans une industrie, où il y a un objet, un système qui "transitionne" vers le système d’après, typiquement Ariane 5 vers Ariane 6», concède Guillaume Faury. Et les précautions prises n’ont pas été suffisantes: «Cette fragilité était connue quand la décision de lancer Ariane 6 a été prise. Un certain nombre de ceintures de sécurité étaient en place au cas où cela ne se passerait pas très bien. C’était Soyouz et c’était Véga. Malheureusement, ces fragilités sont devenues de grandes vulnérabilités», ne peut que déplorer le patron d’Airbus.
Les acteurs de l’Europe spatiale ont aussi voulu faire des économies et se retrouvent à le payer finalement très cher. Comment? Ils ont pris le risque d’arrêter le programme Ariane 5 très tôt, pour éviter de fabriquer des exemplaires qui auraient été difficilement commercialisables une fois Ariane 6 (deux fois moins cher à produire) disponible. Trop tôt, peut-on dire a posteriori. D’où des regrets? «On aurait peut-être pu prendre plus de sécurité sur plus d’Ariane 5 sans clients comme solutions de back-up», concède Guillaume Faury. Si cela n’a pas été fait, c’est parce que les lancements d'Ariane 5 sont chers, de l’aveu même des industriels européens.
Un indispensable exercice d'autocritique à venir
Aujourd’hui, la comparaison avec SpaceX fait mal. En 2022, la société d’Elon Musk a procédé à une soixantaine de tirs et prévoir d’en faire une centaine en 2023, quand l’Europe se retrouve littéralement clouée au sol! «Il faut regarder d’une manière très factuelle quelles ont été les difficultés de notre filière ces dernières années et qu’on en tire les conclusions», prévient Martin Sion, président du groupement du comité des équipements aéronautiques et de défense au sein du Gifas, et bon connaisseur des sujets spatiaux.
Résolument optimiste, le président du Gifas pense que l’Europe spatiale peut rebondir à condition de revoir la gouvernance en place. «Il ne faut jamais gâcher une crise. Cela va obliger les Européens à se mettre autour de la table pour définir une feuille de route commune. Cela me paraît indispensable». Le dirigeant regrette au passage les initiatives nationales de la part de certains pays européens, qui sont «centrifuges». Plus que jamais, selon lui, dans une industrie où les investissements sont importants et les séries de production courtes, «il faut fédérer les efforts».



