Enquête

Le solaire made in France fait de la résistance… et pas uniquement dans le panneau photovoltaïque

La bataille n’est peut-être pas complètement perdue pour l’industrie solaire en France. Quelques industriels résistent encore en misant sur le bas carbone et l’innovation.

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production de tuile solaire  SunStyle chez VMH Energies à Châtellerault (Vienne)
Production de tuiles solaires SunStyle d'Akuo Energye chez VMH Energies à Châtellerault (Vienne).

L’annonce avait fait l’effet d’une bombe dans le secteur des renouvelables. En mai 2020, Rec Solar France, filiale du norvégien Rec Group basé à Singapour, annonçait un projet de 681 millions d’euros pour la construction d’une usine de panneaux solaires sur l’Europole Sarreguemines-Hambach, en Moselle. Et pas seulement une usine d’assemblage. Rec Solar prévoit aussi d’y produire des cellules photovoltaïques avec la technologie d’hétérojonction, développée notamment par le CEA et aux meilleurs rendements et bilan carbone, pour produire 2 gigawatts (GW) de panneaux par an à partir de 2022 et 4 GW à partir de 2025, soit environ 9 millions de panneaux solaires made in France. Un projet sérieux, validé le 4 novembre par la Commission nationale du débat public, qui a encadré la consultation publique close en février 2021. A la clé, 1 500 emplois directs et 650 indirects. Las, la décision finale d’investissement, prévue pour fin mars, a été repoussée à juin 2021, faute d’avoir bouclé le financement du projet. La région et ce qu’il reste de la filière photovoltaïque française sont sur les dents.

D’autant qu’EDF est venu casser l’ambiance. Début mars 2021, on apprenait que l’électricien national souhaitait se désengager de Photowatt, le seul producteur de lingots de silicium (qui sert à la production de cellules photovoltaïques) en France. Rachetée par EDF en 2012 sous la pression des pouvoirs publics, l’entreprise de Bourgoin-Jallieu (Isère) est toujours en déficit, malgré les 360 millions d’euros investis par EDF en neuf ans et un plan industriel 2018 qui a réduit l’effectif de 315 à 200 salariés, après que le projet de co-entreprise avec le fabricant de panneaux solaires Canadian Solar, annoncé en janvier 2018, a tourné court. On parle du fabricant grenoblois de fours industriels pour silicium, ECM Greentech, déjà fournisseur de Photowatt, comme repreneur. Mais d’aucuns s’inquiètent qu’il ait les reins assez solides pour reprendre l’entreprise, d’autant plus si le projet de Rec Solar se concrétisait.

Voltec et Systovi misent sur le bas carbone

Photowatt n’est pas le dernier à produire des panneaux solaires en France, même s’il est le seul, pour l’instant, à produire ses propres lingots. Le pays compte encore trois concepteurs assembleurs de panneaux photovoltaïques, qui ont survécu au moratoire sur le solaire de décembre 2009, chacun avec leur stratégie. Créé en 2009, Voltec Solar (110 personnes) est la filiale du groupe Strub, premier fabricant de meubles en kit (1 000 personnes en France dans sept usines en Haut-Rhin, Bas-Rhin et dans la Creuse), fournisseur d’IKEA. Voltec, qui a une usine à Dinsheim-sur-Bruche (Bas-Rhin) d’une capacité de 200 MW, a misé sur l’écoconception depuis 2015 et a développé une gamme de panneaux bas carbone pour les grandes installations (ombrières, fermes solaires…), grâce à un gros travail sur l’efficacité énergétique de ses procédés et le sourcing le plus local possible. "Suivant le référentiel utilisé, nos panneaux ont une empreinte carbone entre 250 et 770 kg de CO2 par kwc", explique Lucas Weiss, le directeur général, qui préfère du coup ne pas donner de chiffre précis. Il avance néanmoins que les panneaux chinois auraient une empreinte double de ceux de Voltec.

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Mais le bas carbone « a un coût », rappelle Lucas Weiss. Pour l’optimiser, Voltec Solar mise sur un projet de création d’une co-entreprise avec Systovi, une autre ETI. Elles " se ressemblent, opèrent toutes les deux dans le bâtiment, mais sans être en concurrence directe", précise le dirigeant de Voltec. Filiale du groupe Cetih (1 350 collaborateurs et également sept usines en France) spécialisé dans les portes, fenêtres et la rénovation énergétique, Systovi produit des panneaux solaires aérovoltaïques (pour produire de la chaleur), plutôt pour les particuliers, dans son usine de Carquefou (Loire-Atlantique) près de Nantes. La ligne d’une capacité de 80 MW, fruit de 6 millions d’investissement produit entre 20 et 40 MW de panneaux par an. Mais Systovi va investir 1,5 million dans une nouvelle ligne pour « passer à des cellules plus grandes et demi-cellules », explique François Guérin, directeur général de Cethi.

Recom-Sillia valorise le made in France

La co-entreprise a pour but de créer un géant français du panneau solaire très bas carbone avec une capacité de 1 gigawatt. Les deux entreprises collaboreraient sur la technique et sur les achats, notamment des wafers (assemblages de cellules) bas carbone produits en Norvège. Ce projet Belenos, du « nom du dieu gaulois du soleil », précise Lucas Weiss, représente un investissement de 35 millions d’euros selon François Guérin. Celui de Rec Solar le remet-il en question ? "Si Rec ne construit pas son usine, nous avons un boulevard devant nous. Et s’il la construit, il faudra être sûr que les objectifs de la PPE soient bien enclenchés", analyse Lucas Weiss. Pour mémoire, la feuille de route énergie 2019-2028 de la France prévoit l’ajout d’environ 30 GW de photovoltaïque. Ces fabricants français comptent bien en profiter grâce à une nouvelle règle des appels d’offres de la Commission de régulation de l’énergie, attendue pour cet été, qui exclut les panneaux à l’empreinte carbone supérieure à 550 kgCO2/kwc. 

Mais pour Julian Sarafyan, le directeur du développement du quatrième fabricant français, Recom-Sillia, "cette histoire de bilan carbone ce n’est pas quelque chose qui va mettre fin à la compétition déloyale" des panneaux chinois. Selon lui, "ajouter un bilan carbone au panneau augmente les prix de 20 à 40 %" alors que "les Chinois savent déjà faire des panneaux à moins de 550 kgcO2/kwc". L’usine Sillia de Lannion (Côtes-d’Armor) de 39 employés, rachetée en 2017 par le groupe italien Recom, ne maintient sa production que grâce à des contrats à l’international, en Afrique et aux États-Unis, où les panneaux chinois sont surtaxés.

116 projets dans la filière

La crise sanitaire de 2020, et la prise de conscience de la dépendance de l’Europe pour des produits stratégiques, pourrait changer la donne. "Brutalement, l’année dernière, on a réalisé la complexité de faire venir de l’autre bout du monde des éléments essentiels à notre indépendance énergétique", observe Eric Scotto, le président-fondateur d’Akuo Energy, opérateur d’énergies renouvelables qui s’est lancé dans la production de flotteurs et de tuiles solaires. Selon lui, deux raisons majeures militent en la faveur de production « dans nos territoires », la dépendance et l’empreinte carbone. Un constat partagé par d’autres acteurs européens, dont les grands opérateurs des renouvelables, comme Enel ou Engie rassemblés sein de Solar Power Europ. En février, ils ont créé l’European Solar Initiative, sur le modèle de ce qui s’est fait dans les batteries lithium-ion, avec comme objectif d’atteindre 20 GW de capacités de production solaire d’ici à 2025 en Europe.

Côté français, le comité stratégique de filière "Industrie des nouveaux systèmes énergétiques" (CSF NSE) a lancé en octobre 2020 à appel à manifestation d’intérêt pour "bâtir une filière photovoltaïque et thermique industrielle ambitieuse en France" avec l’objectif d’orienter dans la direction des industriels du solaire une partie des 100 millions d’euros prévus pour les secteurs stratégiques dans le nouveau programme d’investissement d’avenir (PIA 4). 116 projets solaires ont été proposés par les industriels de la filière, qui ne se limitent pas aux quatre ou cinq fabricants de panneaux. "On a recensé plus d’une centaine d’acteurs industriels", indique Aurélie Picard, déléguée générale du CSF NSE. Selon elle, il ne faut pas se focaliser sur les panneaux et "aborder la chaîne de valeur dans sa globalité avec les fabricants de câbles, de transformateurs, de logiciel de management de l’énergie (EMS), de stockage, etc.".

Clé en main, hybride, films et tuiles 

D’ailleurs, pour assurer son avenir, c’est moins sur la fabrication de panneaux photovoltaïques classiques que mise la filière que sur des équipements innovants clé en main, comme ceux d’Ecosun, les panneaux hybrides - comme ceux de la start-up marseillaise (Bouches-du-Rhône) DualSun - ou qui permettent d’intégrer le solaire au bâti ou à l’agriculture, comme les films organiques d’Armor ou les tuiles solaires et solution d’agrovoltaïsme d’Akuo Energy. Aspect intéressant de ces productions naissantes, elles sont souvent réalisées sur des lignes des sous-traitants en transition. 

Dualsun, qui a investi 50 000 euros dans ses machines, a installé sa ligne de production chez Reydelet-Dumoulin à Jujurieux dans l’Ain. Akuo Energy a confié la production des tuiles solaires Sunstyle à VMH Energies qui a repris l’ancienne usine New Fabris de Châtellerault (Vienne). Armor a investi 100 millions d’euros dans le développement et l’industrialisation de ses films solaires sur son site de la Chevrolière près de Nantes (Loire-Altantique). Et en avril, Ecosun annonçait un investissement de 3,5 millions d’euros dans une usine à Sainte-Croix-en-Plaine, près de Colmar (Haut-Rhin) pour la production de ses centrales solaires prébanchées et précâblées. Un bon début de réindustrialisation du solaire un France.

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