Risque-t-on une pénurie d’uranium ? Faut-il ouvrir des mines en Europe ? Au cours de l’été, le putsch du général Abdourahamane Tiani au Niger a réveillé les inquiétudes concernant l’uranium. Alors que ce métal radioactif sert de combustible à tous les réacteurs nucléaires commerciaux du monde, l’agence européenne Euratom a très vite souligné l’absence de «risque immédiat pour la sécurité de la production électronucléaire à court-terme». Le marché est diversifié, ne fonctionne pas à flux tendu, et les stocks des énergéticiens suffisent à répondre à plus de deux ans de consommation.
La Chine et la Russie gagnent en puissance
«Le Niger est un producteur secondaire à l’échelle mondiale, avec 4,5% du marché», rappelle Teva Meyer, maître de conférences à l’université de Haute Alsace et spécialiste du nucléaire civil. Le pays revêt toutefois une importance particulière pour le Vieux continent, puisqu’il a fourni «autour de 15% des approvisionnements français» et de l’ordre d’un cinquième à un quart des besoins européens sur la dernière décennie.
Résultat, les marchés restent serein. Selon le cabinet UxC, la livre de yellow cake s’achète à 58,5 dollars fin août, contre 56 dollars au début du mois. Une réaction modérée, qui traduit le fait que pour l’instant les activités du français Orano continuent normalement, rappelait le groupe français début août. Un hypothétique arrêt des exportations nigériennes serait surtout un coup dur pour le géant français, qui possède deux tiers de ses réserves prouvées dans ce pays sahélien, et y a récemment réinvesti. «L'industrie de l'uranium est une part centrale de l'économie nigérienne, qui représente le deuxième poste d'exportation. Il paraît donc improbable que le gouvernement actuel prenne des mesures drastiques, comme la fin immédiate des exportations d'uranium sans aucune discussion avec les producteurs», explique l'analyste d'UxC Nick Carter dans un email. Par contre, «l'augmentation du risque géopolitique pourrait impacter de futurs investissements dans des projets d'uranium». Qu'il s'agisse de ceux d'Orano, ou des juniors canadienne Global Atomic Corp et Goviex présentes sur le terrain.
Faut-il s'inquiéter ? «Trouver d’autres importateurs à long-terme ne devrait pas trop être un problème pour EDF et les centrales françaises», rassure Teva Meyer. Quelle que soit la situation du Niger, le marché est déjà bouleversé par le retour en grâce du nucléaire dans le monde. Depuis deux ans, les prix de l’uranium sortent du marasme dans lequel les avait plongés la catastrophe de Fukushima-Daiichi, et de nombreux projets redeviennent rentables. Résultat, «on observe un regain d'intérêt pour les mines partout dans le monde, qui limite le risque d’approvisionnement», explique Teva Meyer.

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Mais des risques géopolitiques pèsent sur les zones d’extraction. Aujourd’hui, près de la moitié de la production mondiale d’uranium naturel provient du Kazakhstan et de l'Ouzbékistan, deux pays dans l’orbite de la Russie (même si une route d’approvisionnement via la mer Caspienne permet d’exporter le combustible sans passer par Saint-Pétersbourg). En dehors de cette zone, «de nombreuses mines sont contrôlées par des entreprises russes et chinoises», souligne Teva Meyer en citant les investissements du chinois CNNC en Namibie, en Arabie Saoudite ou au Niger, ainsi que le mégaprojet de l’entreprise d’Etat russe Rosatom en Tanzanie.
Aux Etats-Unis ou au Canada, les alternatives coûtent cher
Cette situation, associée aux tensions au Niger, pourrait faire grimper les prix à moyen-terme. «Après Fukushima et la chute des cours de l’uranium, la France avait notamment diminué ses importations canadiennes car elles étaient jugées trop chères. Il est possible de relancer des mines au Canada ou en Australie en quelques années, mais la question est surtout celle du prix que l’on est disposé à mettre», précise Teva Meyer. De nombreux projets sont aussi portés par de «petits producteurs locaux d’uranium aux États-Unis, qui ont sonné l’alerte sur la dépendance aux importations russes (qui est bien plus forte qu’en Europe en raison de la libéralisation du secteur dans les années 1990) car ils ont un intérêt économique à dire qu’un risque de sécurité existe».
Parmi les autres pistes se trouve le projet de Zuuvch Ovoo développé par Orano en Mongolie, qui permettrait de produire 2 500 tonnes par an. Preuve de l’intérêt pour le projet, le président français Emmanuel Macron, en mai, puis la ministre des affaires étrangères Catherine Colonna, en juin, ont fait le déplacement en Mongolie. La négociation avec le gouvernement mongol doit, selon Le Monde, aboutir à l’automne.
Et en Europe ? Cet été, le gouvernement suédois a annoncé sa volonté de rouvrir des mines d’uranium sur son sol, en faisant référence à son programme ambitieux de développement du nouveau nucléaire. Une annonce intervenue quelques semaines après le coup d'Etat au Niger, mais sans lien direct. Deux entreprises, l’australienne Aura Energy et la canadienne District Metals, y disposent déjà de droits d’exploration sur des gisements supposés. Teva Meyer juge une relance de la production suédoise peu crédible. Il faudra d'abord convaincre les populations locales et les maires disposent d’un droit de véto. L’uranium suédois est par ailleurs peu concentré et probablement cher à extraire. Le géographe y voit surtout «un discours, pour renforcer la position pro-nucléaire du gouvernement».
Vers des mines artificielles ?
La Roumanie et la Slovaquie s'intéressent aussi sur l’uranium de leur sous-sol. La France, qui a produit de l’uranium sur son territoire jusqu’en 2003, n’a pas manifesté de volonté de rouvrir une production domestique. «Il y a par contre la possibilité d’exploiter des mines artificielles, comme l'uranium de retraitement», explique Teva Meyer. Une option qui permet en quelque sorte d'utiliser des capacités d'enrichissement (des centrifugeuses qui servent à produire de l'uranium utilisable en réacteur à partir du minerai naturel, comme le fait Orano sur son site de Tricastin) pour "recycler" l'uranium usagé, en sortie de réacteur. Un créneau sur lequel la Russie, qui contrôle la moitié de l'enrichissement mondial, est seule aujourd'hui. Au-delà des mines, «c'est sur la conversion et l'enrichissement que se situent les vrais enjeux stratégiques de l'uranium», estime Teva Meyer. Avant de rappeler que dans le cycle complexe de l'uranium, un manque de capacités d'enrichissement favorise une conversion de l'uranium naturel en combustible moins efficace et donc... augmente encore la quantité de mines nécessaires.



