Après des années de grise mine, le «yellow cake» reprend quelques couleurs. La fameuse poudre d’oxyde d’uranium – qui contrairement à ce que son surnom laisse entendre, peut être jaune, mais aussi marron ou noire – est l’ingrédient de base de l’uranium enrichi, qui sert de combustible pour les centrales nucléaires. Sur les marchés, l’U3O8, de son nom savant, s’échange autour de 50 dollars la livre. Soit près de 110 dollars le kilo. Un cours élevé, si l’on se souvient de la longue descente des prix de l’uranium à la suite de la catastrophe de Fukushima. Le combustible radioactif s’échangeait autour de 60 dollars la livre début 2011 avant de tomber à 18 dollars fin 2016. Malgré des soubresauts, il n’a commencé à remonter sérieusement que mi-2021.
Les projets d’extraction redémarrent
C'est un regain pour les entreprises minières, loin des années de surcapacités et de manque de rentabilité des projets pensés au début du nouveau millénaire, à l’époque du nucléaire triomphant. A la suite de Fukushima, l’atonie du marché avait conduit le français Orano (Areva, à l’époque) à mettre sous cocon sa mine d’Imouraren, dans le nord du Niger en 2014. Son homologue canadien Cameco, avait quant à lui mis en pause sa mine de la rivière McArthur (dont Orano possède 30%) en 2018… Avant d’entamer son redémarrage fin 2022.
«Nous constatons que certaines des plus grandes entreprises du secteur relancent des projets en pause, voire créent de nouvelles capacités», confirme Nick Carter, président adjoint chargé de l’uranium au sein du cabinet spécialisé UxC, qui fait référence sur le sujet. Le géant du secteur, le kazakh Kazatomprom, qui représente un quart du marché, a annoncé à l'été 2022 sa volonté d’augmenter sa production en 2024 pour atteindre 90% de ses capacités (un peu supérieures à 28 000 tonnes), contre 80% aujourd’hui. D’autres, comme Boss Energy en Australie, Paladin en Namibie, ou Peninsula Energy aux Etats-Unis, relancent des projets un temps mis sur l’étagère. Sans parler de la ruée sur l’exploration des «juniors» australiennes ou canadiennes qui promettent à leurs investisseurs de trouver de nouveaux gisements un peu partout sur le globe, avec la conviction – loin d'être partagée par tous les analystes – que les prix vont encore grimper, et rentabiliseront ainsi les projets, malgré l'inflation et la hausse des coûts d'opération.
Les stocks déclinent face au déficit de production
Ce réveil bénéficie de plusieurs facteurs. D’un côté, l’atome revient en grâce dans les mix électriques... Que ce soit en France, où le gouvernement souhaite construire de nouveaux EPR et allonger la durée de vie des centrales existantes, comme aux Etats-Unis, où les premiers nouveaux réacteurs depuis trois décennies doivent être mis en service cette année, ou même au Japon, qui a accéléré le redémarrage de ses réacteurs en 2022. De nombreux autres pays, dont la Chine, la Corée du Sud et l’Inde, installent de nouveaux réacteurs.

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Cameco L'uranium oscille autour des 50 dollars par livre (453 grammes) depuis début 2022. Ce prix n'avait pas été atteint depuis une décennie. Source du graphique: Cameco
De l’autre, «la production, qui déclinait déjà avant 2020, a été touchée par le covid-19», narre Nick Carter. En 2023, la production mondiale d’U3O8 devrait atteindre 146 millions de livres, soit seulement 75% de la consommation! Des possibilités de substitution existent, notamment en réenrichissant l’uranium appauvri, ou le combustible ayant déjà fait un premier passage en réacteur. Ou même en diluant l’uranium de qualité militaire, afin d’en réduire les stocks. Reste qu’aujourd’hui, «la majeure partie du déficit est compensée par des stocks qui existent sur le marché, qui déclinent rapidement», juge l’analyste, pour qui les stocks des producteurs et des traders sont au plus bas.
Rassurons-nous: les centrales ne vont pas s'arrêter demain par manque de combustible. En France comme ailleurs, leurs opérateurs conservent de quoi les faire fonctionner leurs installations plus de deux ans. Certains pays, comme la Chine où le Japon, disposent même de stocks importants. Mais ce coussin ne durera qu'un temps, d'autant qu'«autour de 2028, l’écart d’offre va s’agrandir considérablement, car de nombreux vieux projets ont des réserves qui s’épuisent et seront débranchés», souligne Nick Carter. Et ouvrir de nouvelles mines ne se fait pas en un claquement de doigts.
Nouvelle importance géostratégique
«Dans les prochaines années, tout dépendra du succès qu’auront les projets d’uranium à redémarrer, et de la survenue ou non d’un choc d’offre externe», juge donc l’analyste, qui suit l’uranium depuis près de 30 ans. Le marché, tendu et stratégique, s’est déjà affolé en raison de l’inondation d’une mine au Canada ou, début 2022, de manifestations d’ampleur au Kazakhstan. Cette situation a aussi favorisé l’émergence de nouveaux fonds financiers, comme Sprott Physical Uranium Trust ou Yellow Cake, qui font profession d’acheter d’importantes quantités d’uranium pour le stocker et le revendre au plus haut.
Reste l’incertitude géopolitique. Si la Russie n’est qu’un petit producteur d’uranium naturel (2 600 tonnes en 2021), le pays est très fort sur le marché que l’enrichissement. Au point qu’Orano, par exemple, étudie un projet d’extension de ses capacités à Tricastin, en France, pour répondre à cette dépendance. Mais plus de la moitié de l’uranium mondial vient du Kazakhstan (21 800 tonnes en 2021) et de l'Ouzbékistan (3 500 tonnes), deux pays qui envoient leur minerai à l’Occident par Saint-Pétersbourg, en Russie. Cameco a déjà pu trouver des routes alternatives (via la mer Caspienne et la mer Noire), note Nick Carter. Mais les risques d’approvisionnement pourraient favoriser des pays qui produisent déjà plusieurs milliers de tonnes d’uranium par an et sont éloignés de la sphère d’influence russe, comme la Namibie, le Canada, l’Australie ou le Niger. Même les Etats-Unis, qui ne produisaient plus grand-chose, ont récemment attribué une subvention à l’entreprise Uranium Energy corp, pour développer des mines d’uranium made in America. Une nouvelle donne qui pourrait augmenter la volatilité des prix alors qu'après des années d'insouciance, les opérateurs pourraient être tentés de mettre la main au porte-monnaie pour augmenter leurs stocks.



