L’Europe compte un nouveau lobby nucléaire. Le 12 février à Paris, sous l’égide du Medef, 14 organisations patronales européennes ont fondé une alliance dédiée à l'atome en signant une déclaration d’engagement commun pour renforcer son industrie en Europe. En plus des associations de patrons de Belgique, Bulgarie, Croatie, République tchèque, Danemark, Finlande, Hongrie, Italie, Pologne, Roumanie, Royaume-Uni et Slovaquie, le Medef français a également intégré cinq pays observateurs : l’Espagne, la Grèce, l’Irlande, les Pays-Bas et le Portugal.
Au cœur de cette alliance, les critiques portent sur la Commission européenne, ses directives et sa taxonomie verte. Selon les intervenants du sommet de lancement, elle occasionne des retards, des surcoûts et freine le financement de nouveaux projets, notamment les futurs petits réacteurs modulaires (SMR). Les mots d’ordre sont «diplomatie économique», «neutralité technologique» et «dérégulation», explique Patrick Martin, le président du Medef. Un des premiers objectifs serait d’obtenir de la Banque européenne d’investissement qu’elle finance le nouveau nucléaire, soulignant son rôle dans la décarbonation et la souveraineté énergétique. Cependant, cela reste relatif, compte tenu de la dépendance à l’uranium russe, comme l’a confirmé Robert Jambrich, responsable des affaires publiques de l’union des employeurs slovaque RUZ.
Déréguler ne va pas suffire
C’est le moment de monter au créneau. La Commission européenne a reconnu que pour atteindre la neutralité carbone, toutes les énergies décarbonées, y compris le nucléaire, seront nécessaires. Elle se prépare à faire des concessions sur l’hydrogène, qui pourrait être considéré comme vert même s’il est produit à partir du nucléaire. De plus, il faudra beaucoup d’électricité pour alimenter les centres de données de l’intelligence artificielle. Il devient urgent de sortir du gaz afin de ne pas tomber dans la dépendance au GNL américain après avoir été dépendant de la Russie.
Cependant, les erreurs industrielles passées de l’Europe, telles que la dépendance exclusive au gaz russe, l’abandon de sa filière photovoltaïque, et le recul sur le nucléaire après Tchernobyl et Fukushima, ont altéré «la crédibilité» de l’Europe, alerte Fatih Birol, le directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Celui-ci appelle l’Europe à «se doter d’une stratégie industrielle» pour entrer dans «l’ère de l’électricité», notamment en misant sur le mini-nucléaire. Les SMR sont «un must», explique-t-il. Toutefois, déréguler le nucléaire ne suffira pas. La filière devra «se secouer» et se «discipliner» afin de respecter «coûts et délais».
L'électrification en panne
Elle devra également offrir de la visibilité sur sa disponibilité et ses coûts de production à long terme, au risque de perdre en attractivité et, pire, de voir fuir ses industries électro-intensives. «On est à risque sur 100000 TWh», alerte Nicolas de Waren, président de l’Uniden, l’association des électro-intensifs français. Ces derniers craignent l’arrivée de l’aluminium canadien, menacé de taxes par Trump, et jouent un bras de fer sur les contrats à long terme avec EDF. Pour le président du Medef, cela représente un problème mineur, car «l’énergie est un gros facteur de compétitivité, mais ce n’est pas le seul».
Or, EDF est confronté à un défi qu’elle n’avait pas anticipé : la demande d’électricité n'est plus à la hauteur. L’électrification de l’industrie, du transport et du chauffage ne progresse pas aussi rapidement que prévu. À tel point qu’EDF s'est fixé pour objectif de trouver «150 TWh de nouvelles consommations électriques» d’ici à 2035, explique Xavier Ursat, directeur exécutif stratégie d’EDF. Il espère notamment que la Banque européenne d’investissement investisse dans l’électrification de l’industrie. Cependant, cette dernière exige de la visibilité à long terme que la filière nucléaire peine à fournir actuellement. Même en tant que partenaire de la nouvelle alliance, les patrons européens sauront rappeler cette exigence au moment d’investir dans leur décarbonation.



