«Depuis deux ans, il y a eu une révolution doctrinale sur le nucléaire en Europe», s’est félicité Emmanuel Macron en marge du premier Sommet sur l’énergie nucléaire, le 21 mars, à Bruxelles. Malgré l’hostilité de l’Allemagne, qui parie sur les renouvelables, et l’opposition farouche de l’Autriche, du Luxembourg et de l’Espagne à l’atome, l’énergie nucléaire a conquis de haute lutte – sous l’action de la France – le statut de technologie de transition dans la taxonomie verte, ouvrant la porte aux investissements dans ce secteur. Fin 2021, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, avait fini par reconnaître que l’Union avait «besoin» du nucléaire «comme source d’énergie stable» pour atteindre son objectif de neutralité carbone en 2050.
Un statut obtenu sous certaines conditions. La Commission demande ainsi aux États exploitant l’énergie nucléaire d’investir dans les technologies de quatrième génération, à neutrons rapides, qui réduisent le volume des déchets, et de développer l’utilisation des combustibles résistants aux accidents. L’accès aux financements verts n’est acté que pour la prolongation de centrales avant 2040 et la construction de réacteurs sous réserve d’une validation avant 2045, avec un droit de regard de la Commission sur les projets. «Mais on a introduit une clause de revoyure, explique l’eurodéputé français Christophe Grudler (Renew Europe), qui a créé un intergroupe sur le nucléaire au Parlement européen comptant 120 députés. En 2026, on va faire le point, reprendre tous les critères et décaler les dates de permis.»
La guerre en Ukraine a bousculé les certitudes
Ce «changement de paradigme», selon la filière nucléaire, tient aussi à l’invasion de l’Ukraine par Moscou et à la prise de conscience de la dépendance de l’Europe au gaz russe. Le nucléaire est mis en avant comme un moyen de reconquérir une relative souveraineté énergétique pour les États qui le gardent ou qui décident de l’adopter. La France promet même un nucléaire made in Europe aux pays qui préféreront l’EPR et le SMR Nuward d’EDF aux réacteurs américains ou coréens. Les solutions russes et chinoises sont pour l’instant quasi exclues du marché européen, à l’exception de la Hongrie. Début 2023, l’Alliance européenne du nucléaire a été créée, sous l’impulsion de la France, afin d’organiser cette relance et d’obtenir le respect du principe de «neutralité technologique» pour l’atome. Elle réunit la Bulgarie, la Croatie, la Finlande, la France, la Hongrie, les Pays-Bas, la Pologne, la République tchèque, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie et la Suède.
Fort de ce soutien, Paris a obtenu, en juin 2023, que l’hydrogène produit par de l’électricité nucléaire soit inclus dans les objectifs de la directive énergies renouvelables (RED III). «On a introduit la définition de l’hydrogène bas-carbone dans le paquet gaz», se félicite aussi Christophe Grudler. En décembre, dans le cadre de la réforme du marché de l’énergie, le Parlement européen et le Conseil de l’UE autorisaient l’usage de contrats pour différence et de contrats de long terme pour financer la maintenance et la prolongation des réacteurs existants. Au début de l’année, la Commission européenne a aussi inclus l’atome dans les objectifs du green deal pour 2040. En parallèle, une alliance industrielle pour les petits réacteurs modulaires (SMR) a aussi été lancée.

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Mais la bataille pour la «neutralité technologique» n’est pas gagnée. L’Alliance du nucléaire réclame maintenant que le nucléaire soit traité «sans aucune forme de discrimination» en matière de financement, notamment par la Banque européenne d’investissement, et qu’il ait accès au fonds pour une transition juste et au fonds pour l’innovation, alimenté par les recettes du marché carbone. «Il est inadmissible que le fonds Feder exclue le nucléaire et que la Banque de l’hydrogène ne soutienne que les projets d’hydrogène vert», remarque Christophe Grudler. C’est en partie la faute du secteur lui-même. «Le nucléaire peut jouer un rôle dans notre effort de décarbonation. Mais l’avenir des technologies nucléaires est loin d’être assuré, a rappelé la présidente de la Commission européenne, lors du Sommet sur l’énergie nucléaire. Il dépend de la capacité de l’industrie à respecter les délais et les budgets. Or trop souvent, la construction des centrales génère des dépassements budgétaires et des retards importants.»
100 000 personnes à former en France
Un constat partagé par Fatih Birol, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie, pourtant partisan de l’atome. Difficile en effet d’oublier les douze ans de retard de l'EPR de Flamanville et les coûts déjà à la hausse des EPR2. De même, aux Émirats arabes unis, le coréen KHNP est «en retard» et «ne dit rien sur les coûts», tandis que l’Américain Westinghouse, qui promet un premier réacteur en Pologne pour 2033, «a été racheté par des Canadiens après une faillite due à un projet catastrophique aux États-Unis et n'a pas démarré de chantier depuis 2013 », rappelle l’analyste Mycle Schneider. Selon lui, «le problème de la filière nucléaire n’est pas une question d’argent – ces projets ont été très bien financés – mais de maîtrise industrielle».
C’est également une question de compétences. La France va devoir former 100000 personnes en dix ans pour son nouveau programme. Le problème est mondial. Dans leur communiqué commun, les 37 délégations présentes au Sommet sur l’énergie nucléaire expliquent «qu’il est de la plus haute importance de former et de retenir une main-d’œuvre nombreuse et motivée», et que l’investissement dans les compétences, y compris la reconversion, «est essentiel pour le secteur tout au long de la chaîne de valeur». Pour les États producteurs d’énergie nucléaire, ce chantier-là est un casse-tête.
L’atome Civil en Europe
100 réacteurs en service dans 12 États
20 à 25 % de l’électricité produite
Plus de 30 réacteurs de forte puissance et plusieurs SMR programmés

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3730 - Mai 2024



