Pluie de bonnes nouvelles pour la filière française des énergies marines. Selon les derniers chiffres de l’Observatoire des énergies de la mer, dévoilés mardi 14 juin, la filière génère « au moins 6 500 emplois à fin 2021, contre 4 859 fin 2020 », se félicite Étienne Pourcher, représentant de l'Observatoire, qui synthétise l’enquête réalisée auprès de 264 acteurs de la filière. 94% de ces emplois sont dédiés à l’éolien, dont 77% dans l’éolien posé et 17% dans l’éolien flottant. Les 6% restants concernent l’hydrolien.
Les investissements prévus dans ces filières ont bondi de 82% en 2021, avec la construction de quatre parcs éoliens, pour atteindre 2,656 milliards d’euros. En 2021 toujours, les acteurs du secteur ont généré un chiffre d’affaires total de 1,377 milliard d'euros, les paiements s’échelonnant dans le temps. Mieux, la production démarre enfin. Le 10 juin, EDF a annoncé que le parc éolien en mer de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) avait produit ses premiers mégawattheures. Quelques jours avant, le 2 juin, Sabella annonçait que son hydrolienne D10 injectait à nouveau de l'électricité sur le réseau de l'Ile d'Ouessant (Finistère).
Premiers contrats pour Matière et Ponticelli
Côté éolien flottant aussi, les nouvelles sont bonnes. Le gouvernement a lancé le 20 mars deux appels d’offres pour construire deux parcs d'éolien flottant en Méditerranée à l'horizon 2030. Chacun des parcs disposera d’une capacité de production de 250 mégawatts. Trois fermes pilotes sont également en chantier. Le 9 mai 2022, Qair (ex-Quadran) et TotalEnergies ont annoncé le début de la construction de trois éoliennes flottantes de 10 MW chacune en Méditerranée, à 18 kilomètres des côtes de Gruissan (Aude). La mise en production est prévue en 2024. Si les éoliennes seront fournies par le danois Vestas, les trois flotteurs, eux, seront made in France. Initialement prévus en béton, ils seront construits en acier sur un design de BW Ideol revu par le néerlandais SBM Offshore et assemblés par le consortium Matière et Ponticelli. Ils devraient requérir 600 000 heures de travail en Occitanie.
Le groupe auvergnat Matière, spécialiste de la construction d’ouvrages d’art, a investi 4 millions d’euros sur son site de Bagnac-sur-Célé (Lot) pour l’adapter à cette nouvelle activité, qui doit permettre la création de 80 emplois. « Nous avons donné leur chance à Matière et Ponticelli pour construire nos flotteurs, car nous avons fait le choix du 100% français pour ce "first of his kind" [premier de série, ndlr], ce qui n’a pas été simple. Le projet a été très chaotique. Mais la chance, cela se provoque. Et nous avons mis nos meilleurs ingénieurs sur le projet », détaille Olivier Terneaud, directeur de l’éolien en mer chez TotalEnergies, qui a acquis 20% du projet Eolmed en octobre 2020. « Nous voulons être un acteur majeur de l’éolien flottant. Il était très important pour nous que notre premier projet soit implanté en France », rappelle-t-il.

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Eiffage Metal fait aussi le plein de commandes
Ce n'est pas le seul projet en piste. Sur les quatre fermes pilotes lancées lors d’un appel à projets de l’Ademe en 2016, celles portées par EDF et Ocean Wind - coentreprise formée par EDPR et Engie -, sont également en construction depuis quelques mois. Là aussi, avec des flotteurs made in France. Ils sont produits cette fois par Eiffage Metal à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). Le groupe français a remporté le contrat du projet pilote Provence Grand Large (PGL) d’EDF Renouvelables et Enbridge Éolien France. Ont été choisis des flotteurs conçus par le néerlandais SBM Offshore et l’IFPEN.
Eiffage Metal va également construire les flotteurs de l’américain Principle Power, retenu par Ocean Wind et la Caisse des dépôts pour la ferme pilote Éoliennes flottantes du Golfe du Lion (EFGL) au large de Leucate (Aude). Déjà actif dans le domaine de l’éolien en mer avec ses filiales belges Smulders, spécialiste des éléments métalliques, et Eiffage Métal Iberica, constructeur européen de mâts d’éoliennes terrestres, l’industriel est partenaire du projet EFGL depuis ses débuts en 2016.
Pour le quatrième projet de ferme d’éoliennes flottantes, celui de Groix et Belle-Ile (Morbihan), gagné initialement par un acteur spécialisé, Eolfi, il faudra attendre encore un peu. Il était basé sur le flotteur développé par Naval Energies, qui a revendu ses activités relatives à l'éolien flottant au parapétrolier italien Saipem en juin 2021, avant de fermer boutique. Depuis, Shell - qui lui-même a croqué Eolfi en novembre 2019 - cherche une alternative au flotteur initial prévu. « Nous n’avons pas encore de position publique ferme. Mais on fait tout pour lancer la décision finale d’investissement », assure Étienne Delcroix, responsable de l'activité éolien en mer de Shell France.
L'enjeu des conditions d'attribution des appels d'offres
Cette filière de l'éolien flottant reste néanmoins fragile. Elle nécessitera de nouveaux investissements, notamment dans les infrastructures portuaires, pour fournir les futurs parcs commerciaux, et ne pas avoir à aller chercher en Espagne, voire en Asie, les capacités de production, comme c’est le cas pour l’éolien posé. La région Occitanie a notamment investi déjà 234 millions d’euros à Port-la-Nouvelle (Aude) dans des infrastructures dédiées à l’éolien flottant. Ce n’est qu’une première tranche. Car si les consortiums ont pu faire travailler des entreprises françaises pour les flotteurs des fermes pilotes, c'est parce que les projets sont subventionnés.
EDF parle d'un coût total de 300 millions d'euros pour le projet PGL. « Le premier frein au développement de la filière éolien flottant réside dans les conditions d’attribution des appels d’offres. Le prix reste le premier critère devant l’environnement et le contenu local, preuve de la schizophrénie de l’État qui veut acheter l’énergie peu cher, mais aussi développer une filière sur les territoires », explique Étienne Pourcher. Or, si la France compte aujourd'hui trois usines d’éoliennes (pales et turbines) à Cherbourg (Manche), Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) et au Havre (Seine-Maritime), c’est bien parce que le contenu local est prédominant dans les premiers appels d’offres de 2011.
Il faudrait aussi mieux planifier les projets pour parvenir à implanter les 50 GW de capacités d’ici à 2050 annoncées par Emmanuel Macron dans son discours de politique énergétique de Belfort du 10 février. Au lieu d’annoncer deux appels d’offres de 250 MW en Méditerranée, extensibles, pourquoi ne pas lancer tout de suite les études sur des parcs de 750 MW ? Cela éviterait de mener deux fois les consultations publiques et les études environnementales. « Si l'on concentre les choses et que l'on planifie, on gagne du temps et c’est plus facile de discuter avec les pêcheurs », remarque le responsable de l’Observatoire des énergies de la mer.
La France peut-elle rattraper son retard?
Pour que l’éolien flottant made in France soit compétitif, « il faut abaisser les coûts », prévient Marc Lafosse, PDG de la société d’ingénierie Energie de la lune. « Il y a des solutions, notamment développer l'innovation de rupture dans la construction, le dimensionnement, le monitorage, l’environnement...», liste celui qui est aussi président de Bluesign, organisateur du salon Seanergy au Havre et président de la commission Energies marines renouvelables du Syndicat des énergies renouvelables. Le mouvement est en cours. L’institut France énergies marines pilote déjà 46 projets de R&D dans l’éolien flottant, pour un budget de 52 millions d’euros.
De quoi rattraper le retard de la France sur le Portugal et l’Ecosse - deux pays partis tôt et équipés de fermes pilotes déjà en phase de production à but commercial - et développer une filière française ? Marc Lafosse en est convaincu. Chez TotalEnergies, Olivier Terneaud se montre plus dubitatif : « Le flottant est un marché de niche dans un marché de niche. L’éolien en mer, c’est 5 à 10% de l’éolien mondial. Et dans les dix prochaines années, le flottant représentera 5 à 10% de l’éolien en mer ». Reste que le gâteau s’annonce très gros. Le potentiel de l’éolien flottant en Europe pourrait atteindre 7 GW en 2030, selon l’Institute for energy economics and financial analysis. De quoi motiver le développement d’une filière française des flotteurs armée pour répondre aux besoins à l’export.



