C'est l’espagnol Repsol qui a donné le coup d’envoi en 2019. Il a été le premier à oser afficher un objectif de neutralité carbone en 2050. Contraints par leurs parties prenantes ou à l’occasion de prises de conscience plus ou moins sincères de leurs dirigeants, les autres grands producteurs de pétrole et de gaz lui ont embrayé le pas en 2020, malgré la crise du Covid-19, qui a fait s’effondrer les cours et la consommation.
Les majors comme Total, Shell et BP ont présenté des stratégies détaillées avec des objectifs chiffrés pour se mettre sur la voie de la neutralité carbone en 2050. Total vient de faire voter une résolution sur cette stratégie à ses actionnaires, rassemblés en assemblée générale à la fin mai, ainsi que son changement de nom pour TotalEnergies, afin de marquer sa diversification vers l’électricité bas carbone et les bioénergies.
Seules les deux majors américaines, ExxonMobil et Chevron, et le géant saoudien Aramco tergiversent encore, faisant mine de croire que la capture avec stockage du CO2 (CCS) suffira à les rendre plus verts. Et que la création en 2018 de l’Oil and gas climate initiative (OGCI) par douze des plus grands pétroliers, avec un fonds de 1 milliard de dollars pour les technologies de CCS et des objectifs de réduction des fuites de méthane par ses membres fondateurs, était une preuve suffisante de leur engagement pour le climat.
Les autres, européens principalement, ont compris qu’afficher des politiques climat opportunistes, avec un peu de torchage de routine en moins par-ci et un peu d’énergies renouvelables et d’agrocarburants par-là, n’allait plus suffire. Et que pour conserver une petite chance de limiter le réchauffement climatique à 2 °C d’ici à 2100, il faudrait mettre en œuvre dès maintenant des stratégies de rupture à dix ans. D’autant que l’argent du pétrole et du gaz leur donne des moyens d’investir dans les alternatives aux fossiles dont aucun autre acteur privé, public, voire étatique ne dispose.
Certes, hormis le danois Orsted (ex-Dong Energy), qui a vendu ses activités fossiles en 2018, aucun pétrolier ne compte arrêter à court terme d’extraire des combustibles fossiles du sol. Principal argument invoqué, le fait que « d’autres le feront à notre place », rappelle le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné. Car la demande d’hydrocarbures demeure forte dans le monde, même si, avec la transition énergétique en marche dans les transports notamment, le pic de consommation de pétrole se rapproche. Si l’on en croit les analystes, il interviendrait entre 2026 et 2035, avec une consommation qui plafonnerait au mieux à 104 millions de barils par jour (Mbj), selon les plus optimistes, mais plus probablement autour de 101 Mbj, contre 95 Mbj en moyenne aujourd’hui.
Ils s’engagent dans la neutralité carbone
Objectifs ou investissements récurrents annoncés d’ici à 2030-2035 et leviers d’action pour y parvenir
L'Usine Nouvelle L’électricité renouvelable, nouveau graal
Les pétroliers ne manquent pas de leviers d’action pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES), sur leurs opérations et sur l’énergie qu’ils consomment (scopes 1 et 2), mais aussi sur les produits qu’ils produisent et vendent (scope 3). Mais ils sont rares à parler de réduction nette de leurs émissions, préférant avancer un objectif de réduction de leur intensité carbone (le rapport entre émissions et production ou produits vendus). Pour atteindre ces objectifs, le principal levier est de miser sur l’électricité renouvelable ou bas carbone (à gaz) en étant présents sur toute la chaîne, comme pour les hydrocarbures.
Les industriels investissent dans la production d’abord, avec des ambitions à même de faire de l’ombre aux électriciens. BP vise 50 gigawatts d’ici à 2030 et Total le double, en déboursant plus de 2 milliards de dollars par an. Shell, qui veut devenir le premier électricien au monde, compte investir 5 à 6 milliards de dollars par an ! Cette électricité verte leur servira en partie à réduire les émissions sur leur scope 2, notamment par l’électrification de plates-formes pétrolières, comme a commencé à le faire le norvégien Equinor.
Les pétroliers se positionnent également dans la vente d’électricité au détail, comme Total avec le rachat de Direct Energie. Certains, à l’image de Shell, BP et une fois encore Total, dans la recharge des véhicules utilitaires.
Lors de ses dernières acquisitions de portefeuilles de projets solaires aux États-Unis et en Espagne, Total a lui aussi prévenu qu’une partie servirait à l’alimentation de ses propres activités. Les pétroliers se positionnent également dans la vente au détail, comme Total avec le rachat de Direct Energie, et certains, à l’image de Shell, BP et une fois encore Total, dans la recharge des véhicules utilitaires.
Agrocarburants et gaz renouvelable
Pour réduire leur intensité carbone, les industriels du pétrole et du gaz augmentent aussi la production d’agrocarburants, notamment de biokérosène, et s’invitent dans celle de gaz renouvelable, en particulier par la méthanisation. BP est le premier à afficher des projets d’importance dans la fabrication d’hydrogène vert, non plus à partir de gaz, mais à base d’eau et d’électricité. D’autres investissent dans les biopolymères et le recyclage des plastiques. BP a annoncé qu’il allait travailler avec le saoudien Sabic dans le recyclage. TotalEnergies va convertir sa raffinerie de Grandpuits (Seine-et-Marne) en une plate-forme « zéro pétrole » dédiée à la chimie verte, au recyclage, aux agrocarburants et aux renouvelables d’ici à 2024.
En amont, les pétroliers se sont presque tous engagés à supprimer le torchage de routine, qui consiste à brûler le gaz en surplus, et à traquer les fuites de méthane, collectivement pour les membres de l’OGCI, et individuellement. Comparer ces engagements n’est pas chose facile : certains parlent d’intensité méthane, comme BP qui vise - 50 % d’ici à 2050, quand d’autres évoquent des pourcentages de fuites de méthane rapportés à la production. Anticipant le boom du marché du carbone, la plupart se sont dotés depuis plusieurs années d’un prix interne pour flécher leurs investissements et tenir compte de la nouvelle taxonomie verte européenne.
Au début de l’année, Repsol a annoncé qu’il revoyait le sien à la hausse, qui passera de 25 à 40 dollars la tonne de CO2 en 2025 puis à 70 dollars en 2040. Près de 50 % des dépenses d’investissement des « Big Oil » européens pourraient être alloués à des activités taxonomiquement éligibles d’ici à 2030, contre environ 10 % en 2019, estime Goldman Sachs. « Les grandes entreprises pétrolières ont le potentiel de réduire leurs émissions des scopes 1 et 2 d’environ 22 % d’ici à 2030, et celles du scope 3 de plus de 20 % grâce à un changement de la composition des produits énergétiques produits et vendus », écrivent les analystes de la banque américaine d’investissement dans leur étude Carbonomics.
Stockage de CO2 et reforestation
C’est un bon début. Mais pour atteindre la neutralité carbone en 2050, les pétroliers vont aussi devoir compenser le solde de leurs émissions réelles en produisant des émissions négatives. Il leur faut pour cela capter et stocker le carbone dans la nature (puits de carbone), sous terre et en mer (CCS) ou le réinjecter dans la production de matériaux (CCUS) comme le ciment vert. L’italien Eni affirme pouvoir capturer 7 millions de tonnes de CO2 par an grâce au CCS. Total, Shell et Equinor investissent dans le stockage sous-marin en mer du Nord, notamment dans l’optique de développer des services de stockage de CO2 pour les industries très émettrices, comme le ciment, l’acier et certaines activités liées au traitement des déchets. Aramco mise aussi sur le CCS, mais pour le transport.
L’option puits de carbone, appelée « nature based solutions » par les industriels, consiste à investir massivement dans la conservation ou la plantation de forêts afin de réduire leurs propres émissions et d’aider leurs clients à diminuer celles liées à l’utilisation des produits qu’ils leur vendent. C’est une voie délicate à emprunter, semée d’embûches. Quelles que soient les stratégies de neutralité carbone adoptées, elles sont scrutées à la loupe, non seulement par les ONG, mais aussi par les actionnaires.
Les parapétroliers au régime bas carbone
Quels que soient sa date (entre 2026 et 2035) et son niveau (évalué entre 101 et 104 millions de barils par jour), le pic de la demande de pétrole approche. S’ils ne disparaissent pas, les investissements dans l’exploration et la production vont donc chuter. Les plus prudents des fournisseurs de pétroliers ont anticipé la tendance, en diversifiant leurs activités et en se montrant vertueux.
En 2019, Schlumberger était le premier industriel parapétrolier à souscrire à l’initiative Science based target. Il doit annoncer en 2021 sa trajectoire de réduction d’émissions de gaz à effet de serre (GES) et investit dans la capture de CO2.
TechnipFMC a, lui, annoncé dès 2020 qu’il comptait réduire de 50 % ses émissions de GES sur les scopes 1 et 2 (opérations et énergie) d’ici à 2030 en passant aux énergies renouvelables (éolien, hydraulique et agrocarburants). L’américain mise aussi sur les énergies marines, houlomotrice notamment. Sa spin-off Technip Energies, créée en février, est partie avec l’essentiel des activités bas carbone (GNL, bioraffinerie, hydrogène, capture de CO2...), sur lesquelles elle capitalise pour attirer les investisseurs et comme relais de croissance. Elle lorgne même l’éolien flottant.
Débarrassé de ses activités d’acquisition de données géophysiques, le français CGG est le premier du secteur à avoir annoncé, début 2021, qu’il visait la neutralité carbone en 2050. La fin prochaine des aides à l’export de certains pays sur les activités pétrolières et gazières n’inquiète pas trop ces pionniers.



