Enquête

Pour Total, les crédits carbone naturel ne sont pas un business... contrairement à BP et Shell

Comme Shell, Total a décidé d’investir 100 millions de dollars par an dans les forêts, mais avec une approche originale de la compensation carbone, qu'il a expliquée à L'Usine Nouvelle.

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pépinière la plantation par Total d’une forêt de 40 000 hectares en République du Congo
Total a annoncé en mars financer un projet de plantation d’une nouvelle forêt de 40 000 hectares sur les plateaux Batéké au Congo, avec le groupe Forêt Ressources Management.

Tous les pétroliers le savent. Pour atteindre la neutralité carbone, augmenter la part de gaz, d'agrocarburants et d’électricité bas carbone dans leur mix ne va pas suffire. L’électrification de leurs procédés, la chasse aux fuites de méthane, la chimie verte et l’efficacité énergétique non plus. Il leur faudra aussi produire des émissions négatives, pour compenser leurs émissions résiduelles, celles qu’ils n’auront pas réussi à supprimer. Il existe deux moyens d’en produire: la capture de CO2 avec stockage (CCS) ou avec réutilisation (CCUS) et la séquestration certifiée de carbone dans la terre et les végétaux, les puits de carbone. Quasiment tous les grands pétroliers misent sur la première option et espèrent même, comme Total, en faire un business. Ils sont moins nombreux à investir sur les puits de carbone naturel. Pour l’instant, seuls Shell, BP et Total ont communiqué sur leurs ambitions.

BP a investi dès 2019 dans la société californienne Finite Carbon, qui met en relation des propriétaires forestiers et des entreprises cherchant à compenser leurs émissions liées au réchauffement climatique par la plantation d'arbres. Fin 2020, le groupe pétrolier britannique prenait même une participation majoritaire dans l'entreprise, qui vise 1 milliard de dollars de chiffre d’affaires d’ici à 2030. BP entend bien en profiter, et pas uniquement pour compenser ses propres émissions.

Un marché à prendre pour Shell

Pour Shell aussi, les crédits carbone sont un marché à prendre. "Investir dans la séquestration du CO2, à un moment où le monde est de plus en plus contraint par le carbone, s'avérera, au fil du temps, être une bonne affaire commerciale", avait déclaré à Reuters Duncan van Bergen, responsable des Nature Based Solutions de Shell. Cette branche est dotée d’un budget de 100 millions de dollars par an. Elle servira à compenser par le reboisement les émissions du groupe à hauteur de 120 millions de tonnes par an d'ici 2030, mais aussi à ses clients.

Lors d’une présentation de sa stratégie climat début 2021, le directeur général de Shell, Ben van Beurden, a déclaré que son portefeuille de solutions de compensation fondées sur la nature pourrait atteindre 300 millions de tonnes par an et que pour "les clients qui n'ont pas d'autre choix que d'utiliser de l'énergie à base de carbone […] nous pouvons atténuer les émissions en tant que partie intégrante des solutions énergétiques que nous leur vendons". Le groupe va notamment permettre aux clients de ses stations-service aux Pays-Bas puis au Royaume-Uni, détenteurs de véhicules à essence ou diesel classiques, d’acheter des crédits carbone pour un centime de plus par litre.

Neutraliser ses propres émissions

Total a une approche différente. Si la major française a elle aussi décidé début 2019 de consacrer 100 millions de dollars par an à une division forêts, "l’objectif n’est pas de faire du business, mais de neutraliser nos propres émissions", expliquait Patrick Pouyanné à L’Usine Nouvelle début janvier 2021. La séquestration carbone ne sera qu’un levier parmi d’autres. Sur les 50 millions de tonnes de CO2 que Total émet, "la moitié pourrait être compensée par des technologies" comme le CCS ou l’électrification, espère le PDG de Total. Pour l’autre moitié, Total mise sur la production de 5 à 10 millions de tonnes de crédits carbone naturel par an à partir de 2030.

Et pas question de se contenter d’acheter ces crédits carbone. Total veut s’assurer de leur robustesse en s’impliquant dans les projets. Une équipe "natural based solutions" a donc été créée. Elle a été constituée et est dirigée par Adrien Henry, ex-directeur du fonds Moringa et ancien de Suez Environnement. Il a accepté de venir chez Total car, selon lui, la magnitude et le calendrier de la lutte contre le changement climatique réclament que des acteurs de cette taille s’attaquent à ces enjeux, avec de la profondeur dans le temps, leur capacité à gérer la complexité et de très importants moyens financiers.

Se garantir des crédits carbone robustes

Il a réussi à faire venir d’autres pointures du domaine, comme un spécialiste des fonds de capital-risque à impact d’origine colombienne et une ancienne de l’Office national des forêts, spécialiste de la séquestration naturelle de CO2. Cette équipe "de pionniers", comme la présente Adrien Henry, est active depuis vingt mois. Elle compte dix personnes dont trois responsables d’opérations, un responsable de la qualité et de la gestion des crédits carbone et une responsable ESG (environnement social et gouvernance).

Des métiers nouveaux pour Total. "On a découvert qu'il n’est pas simple de créer des crédits carbone durables, reconnus, certifiés. Il ne s’agit pas uniquement de planter des arbres. Ce sont aussi des projets sociaux et économiques. Il faut que la population locale puisse vivre de la forêt", explique le PDG de Total. Le groupe ne communique pas sur les indicateurs ESG qu’il compte suivre. On sait juste qu’il y en aurait un petit nombre concernant les surfaces sur lesquelles l’utilisation des sols a été améliorée, le nombre d’emplois créés supplémentaires ou maintenus, avec probablement un focus sur les femmes, et l’impact sur la biodiversité.

Garder la maîtrise des projets

Pour garder la maîtrise de ces indicateurs, Total a décidé d’investir auprès des développeurs de projets de reforestation ou d’agroforesterie, car "on veut être associés aux opérations, pour qu'elles soient plus robustes", explique un des membres de l'équipe Natural based solutions de Total. Le groupe s’assure ainsi que les projets qu’il finance respectent bien les trois conditions nécessaires à des puits de carbone durable : la permanence, qui vise à ne compter des crédits carbone que sur la durée de temps vraiment efficace de captation des végétaux ; l’additionnalité, qui permet de ne prendre en compte que la partie de séquestration marginalement additionnelle due à l’intervention humaine ; et la fuite, qui s’assure par une approche globale sur un territoire que la conservation de forêts ne va pas entraîner des dégâts un peu plus loin.

Ce sera le cas pour le projet de plantation d’une nouvelle forêt de 40 000 hectares sur les plateaux Batéké au Congo, avec le groupe Forêt Ressources Management, annoncé par Total en mars. La forêt plantée constituera un puits de carbone de plus de 10 millions de tonnes de CO2 séquestrées sur 20 ans et certifiées sous les standards VCS (Verified Carbon Standard) et CCB (Climate Community and Biodiversity), explique Total dans un communiqué. L’opération inclut des cultures agroforestières développées avec les populations locales, pour des productions agricoles et de bois énergie durable. À l’horizon 2040, l’exploitation responsable, en futaie jardinée, devra à la fois favoriser la régénération naturelle d’essences locales et alimenter Brazzaville et Kinshasa en sciages et contreplaqués. 

S'allier aux meilleurs développeurs

Ce n’est pas la première opération pour l'équipe forêt de Total. Avant d'être en mesure de produire ses propres crédits carbone naturel, Total s'est créé un stock de départ de 100 millions de tonnes, en investissant dans des projets existants de développeurs qui ont besoin d’argent maintenant. "Mais l’achat de crédits sera très minoritaire dans notre déploiement", assure Adrien Henry. Total pourrait aussi créer des co-entreprises, intégrées ou non au groupe. Mais rien n’est gagné. "Le problème [des puits de carbone naturel] n’est pas l’argent, mais le nombre d’opérations de qualité et le nombre d’équipes pour déployer ces opérations, explique l'un des experts forêt de Total. C'est pourquoi le groupe a décidé de se doter d'une équipe dédiée pour déployer des projets sur dix ans". Face aux grandes ambitions d'entreprises comme BP et Shell qui ont décidé d’en faire un business, la concurrence risque en effet d’être rude.

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