Air France a décidé de compenser la totalité des émissions de CO2 de ses vols domestiques. Eurostar veut planter un arbre chaque fois que ses trains traversent la Manche, soit 20 000 par an en Angleterre, Belgique, France et Pays-Bas. Quelque 55 000 arbres seront plantés pour compenser intégralement les émissions de la flotte française en propre de Gefco au cours des six prochaines années. Total a créé en 2019 une entité dédiée pour financer, à partir de 2020, et à hauteur de 100 millions de dollars par an, des puits naturels de carbone (forêts, mangroves…).
Les annonces ne manquent pas. La compensation carbone est d’abord liée au protocole de Kyoto, signé en 1997 et entré en vigueur en 2005. Des certificats garantis par l’ONU sont délivrés aux États et aux entreprises qui financent des projets de réduction d’émissions à l’étranger en échange de crédits carbone, autrement appelés « droits à polluer ». Il existe aussi un marché volontaire de la compensation.
La compensation carbone ne doit pas servir à se donner bonne conscience en plantant quelques arbres dans des pays lointains pour faire oublier que l’on ne fait rien pour baisser ses émissions. "Elle doit au contraire permettre d’internaliser les coûts du carbone et forcer l’entreprise à réduire ses émissions, explique Gérald Maradan, le cofondateur et directeur général d’EcoAct, qui aide les entreprises à lutter contre le réchauffement climatique. En général, les entreprises qui compensent, réduisent aussi leurs émissions."
Faire le bilan de ses émissions de gaz à effet de serre
"Quand on lance une démarche de neutralité carbone, on doit commencer par connaître ses émissions, les réduire et, selon l’activité, a minima compenser", prévient Gérald Maradan. Pour l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), il est impératif d’établir un bilan de ses émissions de gaz à effet de serre et de le rendre public. Il faut démontrer le périmètre retenu (organisme, activités, produits…) et les efforts accomplis. Il convient de faire réaliser cet état des lieux par un organisme agréé. "Si on ne joue pas sur tous les leviers, on n’y arrivera pas, prévient Nadia Boeglin, la directrice déléguée à la transformation de l’entreprise à l’Ademe. Ce n’est pas la peine de penser à compenser si vous n’êtes pas capable d’évaluer vos émissions, vos efforts pour les réduire et de les rendre publics."
Définir des objectifs ambitieux et réduire son empreinte carbone
Vinci s’est inscrit dans l’objectif de neutralité carbone en 2050. "Il faut réduire tout ce que l’on peut, se rapprocher du net zéro, prévient Isabelle Spiegel, la directrice environnement de Vinci. Avant de compenser, il faut réduire ses émissions de CO2 au maximum." Les entreprises qui ont recours à la compensation carbone sont susceptibles d’avoir des ambitions plus élevées en matière de réduction.
Dans son rapport relatif à la performance en matière de reporting climat de l’indice boursier FTSE 100, EcoAct indique que 92 % des entreprises qui compensent leurs émissions ont également défini un objectif de réduction d’émissions. À l’inverse, celles qui ne compensent pas leurs émissions sont moins nombreuses (77 %) à établir un objectif de réduction d’émissions.
Air France, qui a annoncé ses nouvelles ambitions en fin d’année 2019 pour se projeter à l’horizon 2030, est "engagé de longue date sur les sujets de développement durable, rappelle Nathalie Simmenauer, la directrice environnement et développement durable de la compagnie française. Nous nous engageons à réduire nos émissions de 50 % d’ici à 2030 par rapport à 2005. Nous avons fait la moitié du chemin, notamment avec le renouvellement de notre flotte qui consomme moins de kérosène et une réduction de la masse embarquée à bord des avions, par exemple avec des sièges plus légers."
Choisir des projets de compensation certifiés ou labellisés
Pour les projets à l’international, il faut privilégier les certifications MDP (mécanisme de développement propre) ou MOC (mise en œuvre conjointe) qui entrent dans le cadre du protocole de Kyoto ou celles qui répondent à des labels internationaux. En France, il existe des solutions comme le Label bas-carbone créé par le ministère de la Transition écologique et solidaire. Chaque projet doit répondre à des exigences de réduction réelle et vérifiable. Air France "soutient des projets de compensation certifiés et qui respectent les objectifs de l’ONU autour de la reforestation, de la protection des forêts, des projets ENR, détaille Nathalie Simmenauer. On s’assure qu’il y a un suivi sur le terrain. Air France a un projet de déploiement d’ENR en Inde avec des éoliennes. En France, nous avons souhaité accompagner le nouveau Label bas-carbone au travers de deux projets, du reboisement en Gironde et de la R & D pour la plantation de mangroves dans les départements d’outre-mer."
Autre cas, le groupe Vinci fait de la compensation carbone avec des fermes solaires sur les aéroports Lyon-Saint-Exupéry et Londres-Gatwick, de la reforestation en Amérique latine et en France. "Il faut rester proche de nos secteurs comme la forêt et la filière bois", justifie Isabelle Spiegel. Il faut être certain qu’il y a "des structures derrière pour s’occuper de la forêt et s’assurer qu’elle capte du carbone", demande Nadia Boeglin. Pour EcoAct, "les projets doivent être additionnels".
La compensation, un poison ?
Sylvain?Angerand, le coordinateur des campagnes de l’association Canopée qui lutte pour mieux protéger les forêts, dénonce les travers de la compensation carbone. "Planter des arbres pour capter le CO2, ce n’est pas basé sur la science. Cela ne fonctionne pas comme ça. Les arbres peuvent devenir des émetteurs de CO2 avec le stress hydrique." Pour cet ingénieur forestier, "la compensation carbone est un poison. Quand on voit le secteur aérien qui va doubler ses émissions d’ici à 2037 et qui s’engouffre dans le mouvement. Il faudrait d’abord qu’il divise ses émissions par deux". Il évoque également le risque de créer un droit à la violation du droit humain quand une entreprise rachète des surfaces pour planter des arbres et expulse "des petits paysans qui ont un lopin de terre pour se nourrir. C’est un véritable problème d’éthique". Pour lui, "planter des arbres, c’est souvent du marketing, c’est plus vendeur que d’investir dans la rénovation thermique de bâtiments à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Or, le vrai gisement écologique est là ".



