Le sujet est sensible en Provence, en particulier autour de l’étang de Berre et du golfe de Fos, riches de disponibilités foncières pour l’implantation d’industries. Rares sont ceux qui acceptent de témoigner sur la question de la compensation écologique, obligatoire chaque fois qu’un porteur de projet songe à installer une usine sur le territoire. Sauf sous couvert d’anonymat. « On ne peut jamais donner un calendrier pour la réalisation, parce qu’on ne maîtrise ni la réponse de l’Autorité environnementale, ni les surcoûts engendrés par l’obligation de compenser » confie l’un. « Les investisseurs étrangers ne comprennent rien à cette procédure et aux contraintes qu’elle implique » assure un autre. « Oui, des industriels ont préféré aller voir ailleurs » admet un troisième, qui se désespère que la Métropole Aix-Marseille-Provence lance des appels à manifestation d’intérêt pour attirer des industriels quand, dans le même temps, ses services redoutent d’annoncer aux postulants les étapes à franchir pour obtenir permis de construire et d’exploiter !
Le principe de « compensation écologique » a été posé par la loi du 8 août 2016« pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages ». Tout projet de réalisation de travaux ou d’ouvrage est soumis à l’obligation « éviter, réduire, compenser ». L’aménageur doit au mieux éviter de détruire la faune ou la flore, sinon réduire l’atteinte ou, lorsqu’elle est inévitable, compenser la nuisance causée, soit sur le terrain du projet, soit sur des espaces à proximité aux caractéristiques de biodiversité similaires. Depuis 2008, Cossure, un site unique en France de 357 hectares dans la plaine de la Crau, entre Fos-sur-Mer et Arles (Bouches-du-Rhône), expérimente la mise en œuvre de compensations. L’Etat l’a labellisé en avril 2020 « site naturel de compensation » avec un agrément de 30 ans (rétroactif) jusqu’au 31 décembre 2038.
Un prix, une visibilité, une garantie
Il est géré, exploité et restauré par CDC Biodiversité, une filiale de la Caisse des Dépôts. Un industriel, un aménageur, un promoteur peut y acquérir des « unités de compensation » (UC) équivalentes au nombre d’hectares bétonnés ou artificialisés par son projet. Cet ancien verger en culture intensive, abandonné, a été nettoyé, réhabilité et restauré par CDC Biodiversité en une steppe semi-aride méditerranéenne, ce qui était sa « nature » initiale de Crau sèche (coussouls), adaptée à l’habitat d’oiseaux comme l’oedicnème criard, l’outarde canepetière et le faucon crécerellette, et de reptiles tel le lézard ocelé. Le site fait office de « réserve d’actifs naturels ».
L’initiative a apporté une solution concrète de compensation à divers projets, notamment ceux des plates-formes logistiques voisines (Saint-Martin-de-Crau, Clésud) et de la base aérienne d’Istres. « Plus de la moitié de la surface totale dévolue a été vendue en UC » confie Caroline Folliet, cheffe d’agence sud-est de CDC Biodiversité. En moyenne, une unité coûte près de 50 000 euros pour chaque hectare artificialisé ou dégradé écologiquement par un projet. Pour 10 hectares nécessaires à un entrepôt logistique, il faut débourser près de 500 000 euros. Si le tarif peut varier selon l’ampleur de l’atteinte, ce prix préétabli de la compensation est donc lisible pour l’aménageur. Il lui garantit aussi une visibilité des actions de restauration jusqu’en 2038, par un interlocuteur identifié qui a fait ses preuves. Ce coût représente la contrepartie de l’acquisition foncière par CDC Biodiversité, la remise en état de Cossure, son entretien, le suivi de la revitalisation de la faune et de la flore… « Au minimum, nous faisons gagner aux maîtres d’ouvrages l’année qu’ils doivent attendre pour effectuer l’inventaire écologique sur le terrain qu’ils ont acheté » poursuit-elle.
Mutualiser est plus efficace que la dispersion
Pourtant, les ventes d’UC pourraient aller plus vite aux yeux de Jean-Christophe Benoit, directeur du développement de CDC Biodiversité. Il regrette que des investisseurs espèrent toujours une solution moins chère, sans se préoccuper de l’efficience de leur choix de compensation. « Nous fournissons une solution opérationnelle clé en mains et une pérennité d’intervention. En mutualisant les compensations de plusieurs projets, grands ou petits, sur un seul site, la restauration écologique a plus de sens et d’efficacité qu’une compensation sur site. Près de 360 hectares, ce n’est pas du timbre-poste. »La perspective rassure des porteurs de projets.« Parfois, ils révisent même leur projet pour en réduire l'impact écologique et le coût de compensation. Celle-ci n’est donc pas un droit à détruire la nature, contrairement à ce qu’avancent certaines associations. Ici, on favorise l’équilibre entre économie et écologie. Et quand tout est bien préparé, c’est même un vecteur d’attractivité pour un territoire ! ». Mais il est impossible de tout compenser sur Cossure. Par exemple, un projet qui altère une zone humide ne peut espérer une solution dans cette plaine sèche...
Soucieux d’afficher sa « responsabilité sociétale », Lidl a compris tout l’intérêt d’anticiper. Pionnier parmi les distributeurs, il a signé le 9 juillet avec CDC Biodiversité un accord-cadre qui doit déboucher sur un cahier des charges pour ses futurs magasins et entrepôts logistiques. L’enseigne va même au-delà de l’achat d’UC dans la Crau. « Même si nous veillons aux aspects paysagers autour de nos réalisations, ce n’est pas notre métier. En nous appuyant sur CDC Biodiversité, nous faisons confiance à des experts pour nous dire comment bien faire », explique le directeur immobilier de Lidl France, Emmanuel Ogier, qui s’engage à solliciter la structure pour les futurs projets de Lidl en France, mais aussi sur les approches les plus pertinentes de l’entretien du parc existant (tonte, taille, produits phytosanitaires…). « Nous voulons faire référence en adaptant nos projets à la préservation de la biodiversité locale », promet Pascal Picazo, directeur régional Provence de Lidl.



