Dans un recoin des gorges de l’Allier, en Haute-Loire, le paysage s’est métamorphosé. En plein hiver, le niveau de la rivière semble avoir diminué. Ce n’est pas la sécheresse. Un peu plus bas, les piliers en béton du barrage de Poutès ont été déconstruits. Ses lourdes vannes en acier ne retiennent plus l’eau. L’ouvrage domptait ce torrent depuis 1941, au grand dam des associations de protection de l’environnement. Avec ce chantier de transformation, EDF veut faire du Nouveau Poutès un site exemplaire de la filière hydroélectrique.
Simon Chodorge Le coût du chantier s'élève à 18,3 millions d'euros. (Crédit : SC)
Le petit chantier cache la grande histoire
Caché dans un ravin à 650 mètres d’altitude, le barrage est relié au reste du monde par des petites routes départementales enneigées. Pas plus de 40 ouvriers travaillent sur place. Mais ce petit chantier nous fait replonger dans des histoires d’une toute autre portée : les luttes du Comité Loire Vivante dans les années 1980 et les migrations spectaculaires du saumon sauvage.

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EDF Le barrage de Poutès, avant le début des travaux. (Crédit : EDF)
Avant d’alimenter le réseau électrique, les eaux fraîches en amont du barrage servent de zones de reproduction aux saumons. Ici débute un cycle de vie hors du commun : en dévalant jusqu’à l’océan, les jeunes poissons s’imprègnent de l’odeur de leur rivière. Les plus gros spécimens peuvent voyager jusqu’au Groenland avant de se rappeler à leur terre natale et de remonter l’Allier.
Des rivières "cassées" par les aménagements
Les activités humaines compromettent redoutablement ce voyage épique : 4 000 à 5 000 saumons étaient capturés chaque année au début du XXe siècle contre seulement une centaine dans les années 1990. “Sur l’ensemble de l’axe Loire-Allier, l’aménagement de Poutès était considéré comme le point noir en matière de migration des saumons”, concède Sylvain Lecuna, responsable du projet Nouveau Poutès chez EDF. Au-delà de l’Allier, une étude publiée dans la prestigieuse revue Nature en décembre 2020 a révélé que les rivières européennes étaient "cassées" par une forte densité d’ouvrages : en moyenne, 0,74 obstacle à chaque kilomètre.
"L’aménagement de Poutès était considéré comme le point noir en matière de migration des saumons”
— Sylvain Lecuna
À 30 kilomètres du barrage, le Conservatoire national du saumon sauvage (CNSS) lutte pour repeupler les rivières. Dans les salles froides de cette pisciculture, une soixantaine de géniteurs sont élevés soigneusement dans des bacs et des unités d’incubation permettant de relâcher chaque année des centaines de milliers d’alevins. EDF a mené plusieurs études avec le CNSS pour préparer le suivi scientifique du nouveau barrage.
Simon Chodorge Les lumières éclairent faiblement les salles de la pisciculture pour reproduire les conditions de vie naturelles du saumon. (Crédit : SC)
Un compromis inimaginable dans les années 1980
Difficile d’imaginer de tels travaux si nous remontons le temps quelques décennies en arrière. En 1986, le projet de construction de quatre nouveaux barrages sur la Loire et ses affluents déclenchait un tollé. “Ce fut le point de départ de notre engagement pour sauver l’Allier. Cette rivière était encore intacte par rapport à d’autres rivières en Europe qui étaient toutes à l’agonie dans les années 1980-1990”, retrace Roberto Epplé, président de SOS Loire Vivante. Les photos de l’époque illustrent la ferveur de l’opposition : occupations pacifiques de sites industriels, conférences, journaux associatifs…
"La France est leader en matière d'effacement ou de modification d'ouvrage”
— Roberto Epplé
Le vaste mouvement citoyen va obtenir l’abandon des nouveaux barrages et le démantèlement d’autres ouvrages. Irréconciliables pendant plus de 20 ans sur l’avenir de Poutès, EDF et les associations cherchent finalement un compromis à partir de 2009. “L’objectif est de passer à un barrage qui demain sera complètement transparent pour les poissons”, résume Sylvain Lecuna. Les élus locaux et les représentants historiques de la lutte contre les barrages se joignent à EDF pour défendre un projet co-construit. “Avec Poutès, EDF sert d’exemple à l’étranger. Aujourd’hui, la France est leader en matière d'effacement ou de modification d'ouvrage”, salue Roberto Epplé.
“Travailler avec l’hydrologie naturelle”
Des flocons de neige tombent sur le chantier. En hauteur, un train touristique suit les gorges de l’Allier en sifflant. Plus que le bruit des machines, c’est l’écoulement de l’eau qui joue une musique de fond. Les ouvriers travaillent à l’abri de “batardeaux”, des barrières qui empêchent l’Allier d’inonder le chantier.
EDF Le chantier en décembre 2020. Les ouvriers coulent du béton à l'abri derrière les batardeaux. (Crédit : EDF)
“Nous sommes protégés jusqu’à un débit de 130 mètres cubes par seconde. Au-delà, nous évacuons le chantier. Nous sommes en milieu naturel. Cela veut dire travailler avec l’hydrologie naturelle, avec les crues, le froid, la neige… Et les poissons et les oiseaux dont on tient compte dans ce planning de chantier pour faire en sorte que tout se passe le mieux possible”, défend Sylvain Lecuna.
Une retenue d’eau considérablement réduite
Les bottes s'enfoncent dans la gadoue. Là où nous nous tenons, en amont du barrage, il y avait auparavant de l’eau, beaucoup d’eau : 1,7 million de mètres cubes stockés pour alimenter les turbines de l’usine de Monistrol-d'Allier quelques kilomètres plus loin. Les saumons s'égaraient dans ce “lac”. Le Nouveau Poutès ne retiendra plus que 70 000 mètres cubes d’eau. “Les poissons en dévalaison arriveront beaucoup plus facilement à trouver la sortie”, explique le responsable du projet.
Simon Chodorge L'eau passe par ces grilles puis par une galerie souterraine pour venir alimenter les turbines d'EDF. (Crédit : SC)
“Au contraire de l’éolien et du photovoltaïque qui sont des énergies renouvelables variables, l’énergie hydraulique présente cet avantage de pouvoir stocker l'eau et donc stocker l'électricité, argumente Yves Giraud, directeur de la division EDF Hydro. C’est une énergie qui permet de compenser la variabilité du soleil et du vent. Elle permet donc d’accueillir sur le réseau plus d’énergies renouvelables.”
Les vannes du barrage levées trois mois chaque année
Le travail de déconstruction a déjà bien avancé sur le barrage. Des trois anciennes vannes en acier, il ne reste plus que des empreintes sur la pierre. Chacune de ces pièces pesait 35 tonnes. Elles ont été enlevées avec 4 500 mètres cubes de béton. Au terme du chantier, la hauteur du barrage aura diminué de 10 mètres pour diminuer la retenue d’eau. Surtout, les futures vannes du barrage s’ouvriront pendant trois mois chaque année. “La rivière coulera naturellement”, assure Sylvain Lecuna. Au lieu d’emprunter l’ascenseur à poisson, les saumons pourront alors directement passer par les vannes centrales.
EDF L'une des anciennes vannes du barrage lors de son retrait. (Crédit : EDF)
“Ces deux vannes vont aussi nous permettre de faire le transit sédimentaire au moment des crues morphogènes. Ce sont des crues qui remobilisent les matériaux de la rivière : les graviers, les sables, les cailloux. À ce moment-là, on ouvrira les vannes pour permettre la transparence élémentaire et le transport de ces matériaux”, développe Sylvain Lecuna, ingénieur spécialisé dans la dynamique des écosystèmes aquatiques. Malgré ce nouveau mode de fonctionnement, EDF estime que l’usine de Monistrol-d'Allier (32 MW) pourra maintenir 85 % de sa production.
EDF L'usine EDF de Monistrol-d'Allier est alimentée par Poutès et deux autres barrages situés sur l'Ance du Sud. (Crédit : EDF)
L'espoir d'une reprise de la pêche
Débuté en juin 2019, le chantier devrait aboutir à une mise en service en 2022. Il faudra plus de temps pour obtenir l’éventuel retour des saumons. À terme, les élus locaux espèrent qu’ils remonteront la Loire suffisamment nombreux pour permettre une réouverture de la pêche. “Quand la pêche au saumon était ouverte, toute une économie se développait avec énormément d’hôtels et de restaurants ouverts”, se souvient le député de Haute-Loire Jean-Pierre Vigier (LR). Les pêcheurs évaluent que chaque saumon capturé occasionnerait 1 200 euros de retombées locales.
“Quand la pêche au saumon était ouverte, toute une économie se développait"
— Jean-Pierre Vigier
Des barrages comme celui de Poutès, petits ou grands, il en existe plus de 400 en France exploités par EDF. “Nous avons des potentiels très importants de développement de cette énergie renouvelable, y compris en France, sans forcément faire des barrages supplémentaires”, assure le directeur d’EDF Hydro. L’électricien envisage par exemple de rehausser certains ouvrages lorsqu’il n’y a pas de contraintes liées à l’environnement.
EDF Le barrage de Poutès après les travaux, représenté en images de synthèse. (Crédit : EDF)
Alors qu’une bataille de l’eau est engagée entre les industriels français et à l'international, les associations espèrent que l’exemple de Poutès servira ailleurs. “Une rivière, cela épure l’eau gratuitement, cela aide à gérer les risques d’inondation, cela fabrique de la nourriture et du bien-être. Après trente ans de conflit autour de Poutès, le fait que nous soyons capables de faire ce lien entre l’économie, l’énergie et l’écologie, c’est exemplaire”, déclare Martin Arnould, de l’association Le chant des Rivières.
Simon Chodorge La rivière Allier en amont du barrage. (Crédit : SC)
Sans la retenue du barrage, la rivière dessine déjà de nouveaux contours dans la vallée boisée. “Il y a plus de trois kilomètres de rivière qui ont été restaurés en quelque sorte. Nous sommes revenus à l’Allier d’avant 1940”, observe Sylvain Lecuna.



