L'Usine Nouvelle. - Le gouvernement parle de relocaliser en Europe une filière industrielle complète pour la production de médicaments, notamment pour les principes actifs. Qu’en dites-vous ?
Philippe Luscan. - Le principe actif est le cœur du réacteur d’un médicament, et les deux grands modes de production sont soit la chimie soit la biotechnologie. Historiquement, la pharmacie disposait de ces deux voies. Chez Sanofi, nous avons gardé la chimie, mais nous nous sommes aussi développés vers les biotechnologies. Il n’y aura pas de souveraineté sur les médicaments en Europe si le territoire n’est pas fort en chimie et en biotechnologie, qui représentera, en valeur, la moitié des médicaments en 2030. Il est capital que l’Europe organise sa souveraineté de santé publique dans la chimie, mais aussi dans la biotechnologie. Sanofi est un modèle sur ce sujet, et nous clamons haut et fort depuis toujours que c’est ce qu’il faut faire.
Pourquoi l’industrie pharmaceutique en Europe a-t-elle délaissé cet amont des productions, avec de grandes délocalisations vers l’Asie ?
Il y a deux raisons à ce phénomène. D’abord, la France a beaucoup oublié son industrie. Or les usines sont un élément territorial stratégique, et pas seulement pour la pharmacie. Ensuite, l’industrie pharmaceutique est confrontée, depuis quinze ans, à une spirale continue de baisse des prix des médicaments pour protéger les systèmes de sécurité sociale. Plus vous êtes obligés de baisser les prix de revient, plus vous cherchez des solutions industrielles moins onéreuses. La pharmacie a ainsi fait la même erreur que le textile. Le critère du lieu de production devrait être pris en considération pour la fixation des prix en Europe. Cette délocalisation résulte d’une vision court-termiste. Chez Sanofi, nous avons considéré, de manière atypique d’ailleurs, que nous devions être un industriel et un acteur de santé de proximité, avec une organisation de proximité, ce qui fait de nous le premier producteur européen de médicaments. C’est la même chose en Amérique du Sud et en Asie : nous produisons au cœur de nos marchés régionaux. Notre politique industrielle mise sur une souveraineté régionale.

Au-delà du problème de rentabilité de la chimie européenne, il y a aussi la question de l’impact environnemental ?
Oui, un peu. Il ne peut plus y avoir de politique industrielle durable sans intégrer des critères de développement durable. Sauf que cela devrait être valable pour toute la planète. Il n’y a pas de raison à des obligations environnementales en Europe et pas ailleurs. C’est une vision court-termiste.
En début d’année, Sanofi a lancé un projet de spin-off de sa production d’ingrédients pharmaceutiques pour tiers. Certains vous accusent de désengagement de l’amont...
Ce sont des accusations ridicules. Au contraire, ce projet stratégique est extrêmement innovant et utile. Certaines de nos usines travaillent de plus en plus, parfois même majoritairement, pour d’autres laboratoires. Dans notre réseau, six de ces usines disposent d’un solide potentiel de développement pour des tiers. Il est donc utile de mettre en exergue cette offre, qui peut aller plus loin. Sanofi s’est engagé à doubler la croissance de cette activité, avec un ou des partenaires, mais en restant un partenaire et client prioritaire. Cela peut devenir comme un petit frère pour le groupe, et un réceptacle de croissance pour augmenter ces productions, alors que les autres laboratoires cherchent de plus en plus des offres de relocalisation de l’amont en Europe.
Y a-t-il des réflexions similaires chez vos pairs pour reconstituer de l’amont en Europe ?
Tout à fait. Il y a dix ans, cette activité était atone chez Sanofi. Aujourd’hui, elle bénéficie d’une croissance de 3 à 5 % par an. Des laboratoires reviennent en Europe, pour des approvisionnements plus fiables et de qualité. Au début de cette crise sanitaire, nous étions bien contents, face à la Chine à l’arrêt et à l’Inde qui interdisait des exports, d’avoir notre organisation industrielle indépendante. Le phénomène de relocalisation avait démarré avant pour la pharmacie et pourrait s’accentuer. Les laboratoires très dépendants de l’Asie ou d’ailleurs se disent qu’ils doivent rééquilibrer les choses. Nous non. Notre stratégie, qui n’a pas changé depuis des décennies, en sort totalement renforcée. Nous maîtrisons l’amont et l’aval. C’est aussi pour cela que nous avons pris le virage dans les biotechnologies. Aujourd’hui, l’Europe court après la production chimique et demain, elle pourrait être en retard sur la production biotechnologique. Elle ne s’est pas encore organisée pour fabriquer sur place. Sanofi a promu un projet biotechnologique, mais en gardant l’ensemble des deux volets technologiques pour les principes actifs. C’est la clé si la France et l’Europe veulent être souveraines en santé.
Face au Covid-19, Sanofi s’est engagé sur l’utilisation de traitements existants, comme le Kevzara et l’hydroxychloroquine. Où en êtes-vous ?
Nous attendons les résultats. Il faut être très prudent. Mais la crise a montré la chance de Sanofi d’être un acteur industriel complet et nous avons déployé tout notre savoir-faire industriel et de développement pour faire face et, à court terme, pour produire les médicaments dans le monde entier, pour participer aux solutions cliniques et pour monter en puissance sur la production. La comparaison avec les problèmes de manque de masques et de blouses est frappante. Sanofi a été une arme stratégique pour la France et l’Europe. Comme nous fabriquons de A à Z tous nos produits en développement clinique, contre le Covid-19, il a été facile, industriellement parlant, d’alimenter les essais cliniques et de procéder à des donations.
Vous travaillez aussi sur deux vaccins. Où en êtes-vous ?
Nous avons deux cibles de vaccins. Les développements cliniques vont démarrer, et nous espérons apporter, d’ici un an, une solution au monde. Nous produisons actuellement les lots cliniques pour lancer le développement. Nous sommes l’un des tout premiers développeurs de vaccins au monde, avec des capacités colossales. Le groupe sera incontournable dans la solution de vaccins, notamment avec son outil industriel et la force de frappe de Sanofi Pasteur.
Sanofi se prépare à la production en masse d’un vaccin
Comptant parmi les géants mondiaux des vaccins, Sanofi est engagé dans deux projets face au Covid-19. D’un côté, il collabore avec GSK sur une technologie dite de protéines recombinantes, avec utilisation d’un adjuvant permettant de réduire la quantité de protéines par dose, donc de produire plus. De l’autre, il travaille avec la biotech américaine Translate Bio, avec laquelle il est associé depuis 2018 dans le domaine des vaccins contre les maladies infectieuses, sur une technologie complexe fondée sur l’ARN messager. Sans attendre l’aboutissement potentiel de ces projets, qui n’est pas prévu avant courant 2021, le groupe est déjà « en train de monter en puissance [son] outil industriel, car dans les vaccins il faut tout de suite avoir une vision de système planétaire et être capable de produire des centaines de millions de doses », précise Philippe Luscan, le vice-président exécutif de Sanofi chargé des affaires industrielles. Sanofi Pasteur, avec sa division vaccins, est l’un des « deux ou trois seuls acteurs mondiaux à disposer d’un outil industriel » adapté à une telle massification de production, grâce à 11 sites dédiés répartis dans le monde et qui pourront être mobilisés selon les besoins. Un vaccin contre le Covid-19 présenterait également l’avantage de pouvoir reconvertir rapidement des lignes existantes. Car, selon Philippe Luscan, « on parle de vaccin contre un virus d’une famille semblable à celle de la grippe. Sur une ligne de remplissage de vaccins, c’est le même procédé de production. En revanche, la fabrication du principe actif fait partie des plates-formes technologiques fondées sur d’autres formes de vaccins viraux. On se prépare ».



