Le jour où le pétrole est devenu un déchet

Le marché du pétrole n’est pas cassé. Il fonctionne librement, comme le démontre le plongeon du pétrole américain, à près de - 40 dollars le baril le 20 avril. Le rapport entre offre et demande pousse les prix à la hausse ou à la baisse, en dessous de zéro si nécessaire.

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Lorsque les stocks de vieux cartons ont débordé ces derniers mois, les entreprises françaises ont dû en payer l’enlèvement. Maintenant qu’ils manquent aux imprimeries, faute de collecte, les prix sont remontés en flèche. Sur les marchés à terme du pétrole, si les contrats futurs du West Texas Intermediate (WTI) ont brutalement chuté, le 20 avril, jusqu’à s’échanger pour - 37,63 dollars, c’est parce que l’offre a dépassé de très loin la demande.

Les contrats pour livraison en mai arrivant à leur terme le 21 avril, leurs détenteurs avaient deux possibilités : les revendre le jour même à perte ou se voir livrer des barils dont ils ne sauraient que faire, sans capacité de les stocker. Sur le marché physique, les vendeurs étaient prêts à payer 39,73 dollars pour chaque baril d’Eagle Ford dont on les débarrasserait. Voire 43,75 dollars pour un baril d’East Texas Sweet et jusqu’à 47,5 dollars pour un baril de South Texas Heavy. Le 22 avril, le WTI à échéance juin avait repris quelques couleurs, à près de 15 dollars.

L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) se questionne sur de nouvelles coupes de production. Ses pays membres voient leurs budgets fortement affectés par les prix bas, mais leurs compagnies pétrolières font le dos rond grâce à des coûts de production raisonnables. Dans les schistes américains, au contraire, les producteurs sont promis à une consolidation brutale ou à des faillites en série. Les banques, qui vont saisir leurs actifs, montent en catastrophe des unités opérationnelles pour gérer ces réserves de pétrole. « Les fermetures liées au coronavirus aux États-Unis ont intensifié le déclin abrupt de la demande de produits pétroliers, repoussant les prix sous le coût de production de la majorité des producteurs », commente Moody’s dans une note le 21 avril.

Pourquoi le WTI est plus volatil que le Brent

Le Brent (indice du pétrole à l’international) a mieux résisté que le WTI, pour au moins trois raisons. D’une part, les contrats de référence étaient déjà passés à échéance juin, ce qui laissait un peu de temps pour arbitrer leur vente. D’autre part, les contrats futurs sur le Brent sont compensés en cash et non en pétrole, leurs détenteurs n’ont donc pas à s’en débarrasser à tout prix. Enfin, le pétrole indexé sur le Brent est majoritairement exporté par voie maritime, dans des pétroliers qui servent aussi de stockage flottant, quand ceux indexés sur le WTI transitent par oléoduc sur le sol des États-Unis, où les capacités de stockage sont pleines. Si les prix négatifs du WTI sont un épiphénomène, l’effondrement de la valeur du pétrole ne l’est pas. Faute de stockage disponible et d’agilité suffisante pour réduire rapidement la production, les pétroles de schiste valaient ces derniers jours une poignée de dollars par baril. Ceux indexés sur le Brent en valaient encore deux poignées : le Girassol angolais s’échangeait 20,98 dollars, le Bonny Light nigérian 20,88, le Sahara Blend algérien 16,95 et l’Arabian Light saoudien 19,17.

Et maintenant ?

Mais même avec des entreprises sous Chapter 11 (protection contre les faillites), la production américaine mettra des mois à baisser, les puits ne pouvant être fermés du jour au lendemain et une partie de la production 2020 étant prévendue ou couverte. L’Agence américaine de l’énergie (EIA) estime cette baisse à 484 000 barils entre janvier et mai (5,4 %). La Texas Railroad Commission a repoussé d’un mois la discussion sur d’éventuels quotas de production, dont le risque légal est élevé en raison de la réglementation anticartel américaine. Le gouvernement envisage un plan de sauvetage sous forme d’achats massifs de pétrole à ses compagnies, à condition qu’elles le laissent, pour l’instant, dans les couches de schiste. C’est une manière d’augmenter les capacités de stockage stratégique... Pour abonder à bas coût ses propres réserves stratégiques, l’Australie achète pour 94 millions de dollars de pétrole américain, à la condition que celui-ci soit stocké sur le territoire où il est extrait. Quand le stockage sera devenu durablement plus cher que le pétrole, il est à craindre que des cargaisons se perdent. Comme les déchets du bâtiment et les appareils électriques, dont les dépôts sauvages viennent d’augmenter avec la fermeture des déchetteries.

POURQUOI LE WTI EST PLUS VOLATIL QUE LE BRENT
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