C’était un pari spectaculaire… mais terriblement risqué. En 2013, Sanofi annonçait reconvertir son usine située à Neuville-sur-Saône (Rhône), à quelques kilomètres de Lyon – un site arboré de 28 hectares historiquement dédié à la synthèse chimique fine - dans la production de vaccins. Et pas n’importe quel vaccin : il allait fabriquer le vaccin contre la dengue. Or ce vaccin n’existait pas encore, du moins sur le marché.
Sanofi menait encore les essais cliniques de ce produit alors en développement, auprès de 30 000 personnes, notamment en Thaïlande... Avec l’espoir d’obtenir une mise sur le marché en 2015, en Asie et en Amérique Latine, qui allait faire du groupe français un pionnier : le premier laboratoire pharmaceutique au monde à lancer un vaccin préventif contre cette maladie tropicale, la plus répandue dans le monde après le paludisme. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) dénombre, chaque année, quelque 390 millions de cas de dengue sur la planète. Deux milliards et demi de personnes vivent dans des zones à risque.
Vingt ans de R&D, 1,5 milliard d'euros de budget...
Sanofi Pasteur, la division vaccins du groupe français, a mis les moyens : vingt ans de R&D, un budget de 1,5 milliard d’euros, dont 300 millions investis entre 2008 et 2015 à Neuville pour disposer des capacités pour fabriquer ce vaccin complexe, combinaison de plusieurs principes actifs pour combattre différentes souches du virus. "En réalisant un investissement anticipé, avant la fin du développement clinique, dans un outil pour mettre ce vaccin à disposition dès 2015, au lieu de 2019 ou 2020 si l'on avait suivi l’approche classique, c’est un pari industriel que nous avons fait", racontait alors Antoine Quin, le directeur du site.
Avec la reconversion, l'établissement est passé de 725 salariés en 2008 à 220 salariés en 2013. Ces derniers, à 80 % des anciens chimistes du site, ont suivi une formation de deux ans pour devenir biologistes.
Pourquoi un tel effort de la part de Sanofi Pasteur ? Il faut arriver le premier pour conquérir un nouveau marché dans le domaine des vaccins. Contrairement aux médicaments, les vaccins ne peuvent pas subir la concurrence de génériques, car ils sont principalement produits à partir de souches virales ou bactériennes en propriété exclusive. Dans un secteur où peu d’acteurs mondiaux disposent des capacités de R&D, on obtient alors la part du lion de la production mais aussi de la commercialisation. Encore faut-il convaincre des organismes internationaux, comme l’OMS et de grandes fondations philanthropiques, et les autorités de santé de chaque pays ciblé pour que le vaccin soit recommandé puis que soient financées des campagnes de vaccination massives.
Sanofi Pasteur joue dans la cour des grands : il est le leader mondial des vaccins contre la grippe (avec 40 % de parts de marché) et des vaccins pédiatriques, et premier fournisseur mondial de vaccins injectables contre la poliomyélite. Le vaccin contre la dengue pourrait lui rapporter, prédisent à l’époque certains analystes, des ventes annuelles d’1 milliard d’euros. Ce qu’on appelle un "blockbuster" dans le monde de la pharmacie.
Le fiasco des Philippines
Mais le retour sur investissement escompté par Sanofi n’a pas eu lieu. Pourtant, le pari a été mené à bien sur le plan industriel. Tant et si bien que plusieurs millions de doses avaient déjà été stockées en 2015, le site devant atteindre les 100 millions de doses dès 2017. Faute de commandes, la fabrication du produit, baptisé Dengvaxia, une première mondiale officiellement lancée en janvier 2015, est même provisoirement arrêtée dès décembre de la même année. L’usine se retrouve en chômage technique.
Quelques jours plus tard, bonne nouvelle pour Sanofi Pasteur : le Mexique, puis les Philippines, et ensuite le Brésil en 2016, lui délivrent des autorisations de mise sur le marché. Les autorités françaises, elles, le déconseillent... pour l’outre-mer. Dans un avis daté du 22 juin 2016, le Haut conseil de la santé publique écrit qu'il "ne recommande pas l’introduction de la vaccination contre la dengue à La Réunion et Mayotte" en indiquant que son efficacité n'est pas démontrée chez les personnes n’ayant jamais été en contact avec le virus. Dans un second avis, daté du 7 octobre 2016, le Haut conseil écrit qu'il n'est pas favorable à l’utilisation anticipée du vaccin dans les territoires français d’Amérique (Guyane, Martinique, Guadeloupe...).
Sanofi s’est-il montré trop pressé dans son développement, en voulant arriver à tout prix le premier ? Dès 2017, les déconvenues s’enchaînent. Le groupe pharmaceutique admet publiquement que son produit peut augmenter le risque de dengue sévère chez des enfants jamais exposés au virus. Cette annonce déclenche alors deux enquêtes du Congrès philippin et une enquête criminelle sur la vaccination de plus de 730 000 enfants. Les éventuels "cas sévères" ne seraient pas mortels, estime Sanofi. Mais Dengvaxia est immédiatement suspendu aux Philippines, avant d’y être interdit début 2019.
Des résultats commerciaux médiocres
Alors que le vaccin ne lui a alors rapporté que 55 millions d’euros en 2016, puis 22 millions sur les neuf premiers mois de 2017, Sanofi est contraint d’enregistrer dans ses comptes de résultats 2017 une dépréciation de 87 millions d’euros à cause du Dengvaxia. "Début 2018, plusieurs plaintes ont été déposées aux Philippines par les parents d'enfants prétendument décédés du fait de la vaccination avec Dengvaxia. Début mars 2019, le ministère de la Justice des Philippines a annoncé qu'il avait trouvé des causes probables pour inculper six employés/anciens employés de Sanofi et des représentants du gouvernement pour "imprudence" entraînant la mort. Plusieurs actions pénales ont été intentées devant les tribunaux", relate Sanofi dans son rapport annuel 2019, publié en mars 2020. Il a déposé une requête demandant le réexamen du dossier.
Dengvaxia a néanmoins reçu des autorisations de mise sur le marché de la part des autorités sanitaires américaines et européennes. Mais elles sont conditionnées à un usage très restreint : en Europe, le vaccin n’est recommandé qu’en prévention de la dengue chez des patients de 9 à 45 ans ayant déjà été infectées et vivant dans des zones d’endémie.
Aujourd’hui, le produit n’est autorisé que dans 12 pays. En juin 2019, David Loew, le patron de Sanofi Pasteur, reconnaissait une "surestimation des prévisions de vente". Le groupe n’aurait "pas suffisamment bien pris en compte" la capacité des pays ciblés à "s’offrir de grandes campagnes de vaccination". Sanofi n’a pas abandonné son produit mais il attend désormais le lancement en 2021 d’un test - en cours de développement avec un laboratoire américain - capable de détecter les patients ayant déjà été contaminés par la dengue, et donc éligibles à son vaccin. Conséquence, même après, "je pense qu’il y aura des ventes mais elles seront beaucoup plus modestes", admet David Loew. On est loin du milliard d’euros annuel escompté.
La troisième vie de Neuville-sur-Saône
Après avoir tourné au ralenti, qu’est devenu le site de Neuville-sur-Saône ? Un certain nombre de salariés ont dû être déployés sur d’autres sites de Sanofi Pasteur, comme l’usine de Marcy-l’Etoile, située également près de Lyon. Aujourd’hui, le site de Neuville "est totalement occupé par d’autres activités", assure à L’Usine Nouvelle Philippe Luscan, le vice-président en charge des opérations industrielles du groupe Sanofi (une interview à retrouver dans le lien ci-dessous). Il se dédie à la production de lots cliniques pour de futurs vaccins contre la fièvre jaune et contre la rage de Sanofi Pasteur, qui font partie des innovations sur lesquelles mise désormais le Français.
Et le Codiv-19 dans tout cela ? Sanofi Pasteur a appris de ses erreurs. Dans l’espoir de ne pas rater cette course mondiale et un marché potentiellement gigantesque – avec des pays développés et solvables comme la France prêts à financer de grandes campagnes de vaccination -, le groupe ne fait cette fois pas cavalier seul… et diversifie ainsi le risque. Il est désormais engagé dans plusieurs collaborations visant au développement de candidats vaccins : avec son concurrent de toujours - l’anglais GSK -, le ministère américain de la Santé, ou encore la biotech américaine Translate Bio...
Si l’un d’eux se révélait prometteur, l’usine de Neuville pourrait-elle accueillir sa production ? "Non, répond Philippe Luscan. Ce n’est pas un outil fait pour les vaccins grippaux. Ce ne sont pas des plateformes de technologies grippales, mais nous avons d’autres sites qui ont ces plateformes, explique-t-il. Nous produisons aujourd’hui les lots cliniques pour lancer le développement clinique, comme des lots d’antigène contre ce coronavirus."
En France, où Sanofi Pasteur compte trois usines (voir encadré ci-dessous), "des investissements majeurs ont été lancés [l'an dernier], notamment la construction d’un nouveau bâtiment pour la fabrication des vaccins contre la grippe à Val-de-Reuil", notait ainsi Sanofi dans son rapport annuel.
Les vaccins, la pépite du groupe Sanofi
Ils représentent environ 15% ventes de Sanofi. En 2019, les ventes de vaccins de Sanofi lui ont rapporté 5,7 milliards d’euros (contre 5,1 milliards en 2018) pour un chiffre d’affaires global du groupe pharmaceutique de 36,1 milliards d’euros. Sanofi ne ménage pas ses efforts pour cette division, Sanofi Pasteur, qui a vu ses dépenses R&D augmenter de 17,7 % en 2019 pour atteindre 653 millions d’euros. Sanofi dispose de onze usines à travers le monde dédiées à la fabrication de vaccins, dont trois en France (Neuville-sur-Saône et Marcy-l’Etoile, en Rhône-Alpes, ainsi que Val-de-Reuil, dans l’Eure), trois en Asie, et le reste sur le continent américain.



