L'Usine Nouvelle. - Le gouvernement parle de l’importance de relocaliser en Europe une filière industrielle complète pour la production de médicaments, notamment pour l’amont avec les principes actifs. Qu’en dites-vous ?
Philippe Luscan. - Le principe actif est le cœur du réacteur d’un médicament, et les deux grands accès de production sont soit par chimie soit par biotechnologie. Historiquement, la pharmacie avait ces deux voies. Chez Sanofi, nous avons gardé la chimie mais nous nous sommes aussi développés vers les biotechnologies. Il n’y aura pas de souveraineté en Europe sur les médicaments si le territoire n’est pas fort en chimie et en biotechnologie.
La biotechnologie c’est 20% des médicaments en valeur aujourd’hui mais ce sera la moitié en 2030. Aujourd’hui le Covid-19 rattrape l’Europe sur la chimie. Il est capital que l’Europe organise sa souveraineté de santé publique dans la chimie mais aussi dans la biotechnologie. Sanofi est un modèle sur ce sujet, il n’y en a pas d’autres en Europe. Nous sommes une locomotive et on clame haut et fort depuis toujours que c’est ce qu’il faut faire.
Pourquoi l’industrie pharmaceutique en Europe a-t-elle délaissé l’amont des productions, avec de grandes délocalisations vers l’Asie il y a environ vingt ans ?
Il y a deux raisons. D’abord, la France, dans beaucoup de secteurs, a beaucoup oublié son industrie. Il faut que les Français aiment leurs usines, c’est un élément clé territorial, c’est stratégique. Cela ne vaut pas que pour la pharmacie. Ensuite, l’industrie pharmaceutique est confrontée à une spirale continue de baisse des prix des médicaments depuis quinze ans, dont on comprend la logique, qui vise à protéger les systèmes de sécurité sociale. Mais plus vous êtes obligés de baisser les prix de revient, plus vous cherchez des solutions industrielles moins onéreuses. La pharmacie a ainsi fait la même erreur que le textile. C’est moins vrai pour l’Allemagne.
Il serait important que l’on souligne les lieux de production des médicaments sur leur emballage. Le critère du lieu de production devrait être pris en considération pour la fixation des prix en Europe, pour ré-équilibrer. Cette délocalisation résulte d’une vision court-termiste et n’est pas à la hauteur d’une bonne industrie. Sanofi a considéré, de manière atypique d’ailleurs, que nous devions être un industriel et un acteur de santé de proximité, et qu’il était donc normal d’avoir une organisation de proximité, ce qui fait de nous aujourd’hui le premier producteur européen de médicaments. C’est la même chose en Amérique du Sud ou en Asie, nous produisons au cœur de nos marchés régionaux. Notre politique industrielle mise sur une souveraineté régionale.
Au-delà du problème de rentabilité pour cette chimie européenne, il y avait aussi l’impact environnemental ?
Un peu, oui. Mais il ne peut plus y avoir de politique industrielle durable sans intégrer des critères de développement durable. Sauf que cela devrait être valable pour toute la planète. Il n’y a pas de raison à des obligations environnementales en Europe et pas ailleurs. C’est une vision court-termiste.
En début d’année, vous avez initié un projet de spin-off de votre production d’ingrédients pharmaceutiques pour tiers. Certains vous accusent de désengagement de l’amont…
Ce sont des accusations ridicules. Au contraire, ce projet stratégique est extrêmement innovant et utile. Un certain nombre de nos usines travaillent de plus en plus, parfois même majoritairement, pour d’autres laboratoires que nous. Dans notre réseau, six de ces usines disposent d’un solide potentiel de développement pour des tiers. Il est donc utile de mettre en exergue cette offre qui peut aller plus loin.
Sanofi s’est engagé à doubler la croissance de cette activité pour tiers, avec un ou des partenaires, mais en restant, nous, un partenaire et client prioritaire. Cette activité peut devenir comme une petite soeur pour Sanofi, et devenir un réceptacle de croissance pour augmenter ces productions alors que les autres laboratoires cherchent de plus en plus des offres de relocalisation de l’amont en Europe. En voilà une.
Y-a-t-il des réflexions similaires chez vos pairs de reconstituer de l’amont ici ?
Oui. Il y a dix ans cette activité était atone chez Sanofi. Aujourd’hui elle bénéficie d’une croissance de 3 à 5% par an. Des laboratoires reviennent en Europe, pour des approvisionnements plus fiables, de qualité, une vraie marque de fabrique. Dans cette crise sanitaire, nous étions bien contents, face à la Chine à l’arrêt et l’Inde qui interdisait des exports, d’avoir notre organisation industrielle indépendante. Le phénomène de relocalisation avait démarré avant pour la pharmacie et pourrait s’accentuer. La crise va amender cette stratégie. Les laboratoires très dépendants de l’Asie ou d’ailleurs se disent qu’ils doivent rééquilibrer les choses. Nous non. Notre stratégie en sort totalement renforcée. Et demain on reparlera de la biotechnologie. Nous ne sommes pas un assembleur de médicament, nous maîtrisons l’amont et l’aval. Or l’amont c’est le réacteur. Sur ce sujet notre stratégie est claire et n’a pas changé depuis des décades, et là c’est amendé. C’est aussi pour ça que nous avons pris le virage dans les biotechnologies. L’Europe court aujourd’hui après cette production chimique et demain elle pourrait être en retard sur la production biotechnologique. Elle ne s’est pas encore organisée pour fabriquer ici, à part l’Irlande, ou un peu l’Italie. Sanofi a promu un projet biotechnologique, mais en gardant l’ensemble des deux volets technologiques pour les principes actifs. C’est la clé si la France et l’Europe veulent être souveraines en santé.
Face au Covid-19, Sanofi s’est engagé sur plusieurs axes de recherche, d’abord sur l’utilisation de traitements existants comme le Kevzara et l’hydroxychloroquine. Où en êtes-vous ?
Aujourd’hui nous attendons les résultats, il faut être très prudent et ne pas tirer de conclusions trop tôt. Mais la crise a montré la chance de Sanofi d’être un acteur industriel complet. Nous disposons de toute la panoplie mondiale et nous avons déployé tout notre armada de savoir-faire industriel et de développement, pour faire face et, à court terme, produire les médicaments dans le monde entier, participer aux solutions cliniques et, en fonction des résultats, monter en puissance sur la production. La comparaison avec les problèmes de manque de masques et de blouses, c’est frappant. Sanofi a été une arme stratégique pour la France et l’Europe. Comme nous fabriquons de A à Z tous nos produits en développement clinique contre le Covid-19, cela a été facile, industriellement parlant, d’alimenter les essais cliniques, de procéder à des donations.
Vous travaillez aussi sur deux vaccins, deux projets très différents avec GSK et avec Translate Bio. Là encore, où en êtes-vous ?
Nous avons deux cibles de vaccin, l’une avec des protéines recombinantes, la seconde avec l’ARN messager. Les développements cliniques vont démarrer, et on espère apporter, d’ici un an, une solution au monde. Nous produisons aujourd’hui les lots cliniques pour lancer le développement clinique, comme des lots d’antigène contre ce coronavirus. Nous sommes l’un des tous premiers développeurs de vaccins au monde, avec des capacités colossales. Sanofi sera incontournable dans la solution de vaccins, notamment avec notre outil industriel et la force de frappe de Sanofi Pasteur.
Mettre au point vaccin nécessitera ensuite de le produire à très grande échelle. Sanofi est-il capable de prendre en charge cette massification ?
Quand on parle de la grippe par exemple, on parle de plusieurs centaines de millions de doses. Il faut vacciner la planète. C’est ce que sait faire Sanofi Pasteur, en particulier avec son savoir-faire dans les virus de la grippe. Seuls deux ou trois acteurs mondiaux disposent de cet outil industriel pour le faire. Chaque année depuis cinq ans, nous investissons plus de 1 milliard d’euros dans nos usines, dont 400 millions dans les vaccins. Là nous avons deux pistes de travail, nous sommes en train de monter en puissance notre outil industriel, car dans les vaccins il faut tout de suite avoir une vision de système planétaire, être capable de produire des centaines de millions de doses.
Est-ce possible de reconvertir une usine ou des lignes existantes pour produire un nouveau vaccin ?
Oui, car on parle de vaccin contre un virus d’une famille semblable à celle de la grippe. Sur une ligne de remplissage de vaccins, c’est le même procédé de production. Par contre, la fabrication du principe actif fait partie des plateformes technologiques basées sur d’autres formes de vaccins viraux. On se prépare.
Est-ce que votre usine de Neuville-sur-Saône, dans laquelle vous aviez considérablement investi pour votre vaccin contre la dengue mais qui n’a pas eu le succès escompté, pourrait être utilisée pour un vaccin contre le Covid-19?
Non, car l’usine est aujourd’hui totalement occupée par d’autres activités. Nous y développons des vaccins contre la rage et la fièvre jaune, ce n’est pas un outil fait pour les vaccins grippaux, ce ne sont pas les plateformes de technologies grippales, mais nous avons d’autres sites qui ont ces plateformes. Les plateformes techniques font la différence sur l’amont. Nous produisons en Europe, aux Etats-Unis, à l’international. Le réseau est composé de 11 sites de vaccins dans le monde, car nous ne produisons pas des centaines de millions de doses dans une seule usine. Nous ferons appel à la majorité de nos sites de vaccins dans le monde.



