Enquête

La méthode anti-crise de TotalEnergies face aux pressions de la société civile

Les entreprises subissent une pression croissante de la société civile, des ONG, des investisseurs, des politiques... Comment s'adaptent-elles ? Analyse du cas TotalEnergies : attaqué sur tout ce qu’il fait, le groupe de Patrick Pouyanné est tenté de calquer l’activisme de ses opposants.

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En plus d'actions sur les réseaux sociaux et en justice, les opposants à son projet pétrolier EACOP en Ouganda et Tanzanie manifestaient en mars au pied de la tour TotalEnergies à la Défense.

Greenwashing, déforestation, financement des régimes totalitaires, atteinte à la biodiversité sous-marine, pollution, corruption, manquement au devoir de vigilance, profits, impôts… Total est attaqué constamment, de toutes parts, par la société civile sur l’ensemble de ses activités. Le groupe tente pourtant d’anticiper au maximum les crises. Au niveau national d’abord, où son virage vers les énergies décarbonées, décidé en 2020, a totalement modifié la donne.

«Nous avons changé de métiers. La production d’énergie est de plus en plus territoriale. Quand nous n’avions que de grands sites industriels, il n’y avait pas de sujet. Maintenant, nous sommes entrés dans une problématique d’aménagement du territoire énergétique», explique Isabelle Patrier, la directrice France de TotalEnergies. En septembre 2021, pour traiter le plus en amont possible les problèmes d’acceptabilité, l’entreprise a créé des think tanks régionaux rassemblant des acteurs locaux et des leaders d’opinion, avec de premières réunions en février. On ne sait pas encore si celles-ci suffiront à déminer les projets de méthanisation ou d’hydrogène. Du côté de TotalEnergies, qui essaie d’y expliquer ce qu’il fait – ce qui n’était pas le cas jusqu’ici –, on se félicite de « comprendre mieux la perception que l’on a de nous ».

Mieux communiquer, mieux expliquer et anticiper les demandes est également la nouvelle stratégie vis-à-vis des investisseurs et des actionnaires, pour qui les questions sur la gouvernance, les droits sociaux et le climat sont devenues aussi importantes que le volet financier, notamment en Europe. Avant la rencontre avec les investisseurs de septembre 2021, le PDG Patrick Pouyanné a demandé à ce que soit ajouté une « slide » par controverse : projet Eacop en Ouganda, émissions de méthane, rôle du gaz dans la transition énergétique. « C’était la première fois que l’on décidait d’expliquer aux investisseurs ce que l’on fait », précise-t-on en interne. Dans cette logique, des pages expliquant la position de TotalEnergies vis-à-vis du scénario Net zéro de l’Agence internationale de l’énergie, ou le projet d’oléoduc Eacop ont été ajoutées au « Sustainability & climate 2022 progress report » qui, autre première, a été présenté aux investisseurs lors d’une réunion dédiée en mars. Suite à une demande de résolution d’un groupe d’actionnaires cette année, les éditions suivantes comprendront des indicateurs plus précis pour suivre les engagements climat du groupe. « Ce rapport est une occasion d’être plus pédagogue sur notre ambition climat, sur nos objectifs à 2030 et sur notre capacité à les atteindre. Et de démontrer à nos parties prenantes que nous sommes déjà sur la bonne voie », a déclaré Patrick Pouyanné en assemblée générale le 25 mai.

« Nous avons encore des progrès à faire. Notamment dans notre façon d’expliquer la manière dont nous intégrons pleinement les enjeux environnementaux et sociaux dans ces projets. »

—  Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies

Convaincre et accompagner les investisseurs

Outre son aspect pédagogique, l’enjeu est aussi financier. TotalEnergies doit rassurer les investisseurs, alors que les pouvoirs publics français ne garantissent plus les nouveaux projets pétroliers et que le financement du projet Eacop n’est pas bouclé. Pour ce faire, Patrick Pouyanné mise sur la « transparence absolue ». « Nous n’avons rien à cacher, bien au contraire. Nous avons communiqué auprès de la société civile l’ensemble des rapports d’études d’impact que nous réalisons. Nous avons publié les conclusions d’experts sur notre site internet. » Insuffisant. Le PDG le reconnaît, « nous avons encore des progrès à faire. Notamment dans notre façon d’expliquer la manière dont nous intégrons pleinement les enjeux environnementaux et sociaux dans ces projets ».

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Certes, mais l’équipe engagement société civile et études prospectives sur les sujets sociaux, environnementaux et de gouvernance ne compte que deux personnes, alors que son périmètre est mondial. Or, si chez TotalEnergies le dialogue avec les associations a toujours existé, la contestation de la société civile, elle, ne cesse d’enfler et de se diversifier. Biomasse, compensation carbone, transition juste… La petite équipe est sollicitée, sur ces nouvelles thématiques, par les équipes business du groupe pour leur fournir un accompagnement. Pour y répondre, elle essaie d’être dans « l’anticipation », « l’écoute » des ONG, avec des réunions régulières, mais aussi dans la « proactivité », voire « l’activisme » sur demande du PDG, explique une responsable. Suite aux échanges avec la société civile et en réponse aux attentes des agences de notation, bien qu’il n’y soit pas obligé, TotalEnergies a par exemple dégainé un rapport détaillant ses bénéfices et impôts sur les années 2019-2020 dans tous les pays où il opère, qui sera réactualisé. Surtout, tous les signaux faibles qui pourraient se transformer en crise sont remontés chaque semaine au comité exécutif, où ils sont analysés et traités rapidement… par Patrick Pouyanné lui-même, qui, de l’avis général, décide avec une rapidité exceptionnelle. Le PDG est aussi le seul à pouvoir s’exprimer publiquement sur ces sujets, pour s’assurer de la cohérence des messages.

Les salariés du groupe, eux aussi, sont mis sous pression et pris à partie sur la stratégie de l’entreprise. La lettre d’information hebdomadaire interne, où les membres du comex expliquent les positions et les enjeux du groupe, ne suffit pas. Pour leur fournir des arguments et des clés de compréhension, des webinaires sont organisés sur des sujets précis, comme ce fut le cas pour Eacop. Surtout, la décision a été prise de former l’intégralité des salariés, via leurs managers, aux enjeux climatiques et à la trajectoire de TotalEnergies, ainsi qu’à des indicateurs de suivi de l’impact du groupe sur son environnement. Quelque 30 000 seront formés d’ici à la fin de l’année. 

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