La vue sur le lac Albert, qui marque sur 160 km de long la frontière ouest entre l’Ouganda et la République démocratique du Congo, est à couper le souffle. Elle se dévoile au tournant d’une route flambant neuve, construite par le gouvernement avec les Chinois pour faciliter l’accès depuis la capitale Kampala aux nouvelles installations pétrolières du pays. Fin juillet 2022, le petit groupe de journalistes français et ougandais invités par TotalEnergies pour découvrir « sur le terrain » ce projet controversé implanté en partie sur le parc naturel des Murchison Falls, a le temps d’apprécier le panorama. Dans un pays où les pistes sont plus nombreuses que les routes et où le nombre de morts dans des accidents impliquant des camions ougandais ne cesse d’augmenter, la vitesse y est limitée à 40 km/h. Et il va falloir s’habituer à la lenteur. TotalEnergies a décidé de limiter à 20 km/h tous les déplacements de ses véhicules dans le parc, mais aussi sur tout le district de Buliisa, épicentre de son projet pétrolier de Tilenga. Car les animaux, sauvages ou non, peuvent traverser à tout moment. Or pas question pour la major française d’être responsable d’une quelconque atteinte à la biodiversité liée à ce projet.
TotalEnergies En partenariat avec le pétrolier chinois CNOOC et la société pétrolière nationale ougandaise Unuc, TotalEnergies va creuser 426 puits dont un tiers dans le parc, juste au niveau du delta entre le lac Albert et le Nil Blanc. Il va également enterrer des kilomètres de canalisations de pétrole et d’eau extraite du lac, nécessaire pour maintenir la pression dans les puits. Il y construit enfin une usine de traitement, le Central Process facility ou CPF, pour purifier le gaz du pétrole brut visqueux comme du cirage, qu’il va falloir chauffer avec le gaz extrait en même temps pour le faire circuler dans un oléoduc de 1443 km, l’East Africa Crude Oil Projet (Eacop).
Celui-ci traversera l’Ouganda en contournant le lac Victoria sur 296 km, puis la Tanzanie jusqu’au port de Tanga. Un projet de 10 milliards de dollars au total, qui va affecter plus de 100 000 personnes, dont les terrains, cultures ou maisons sont situés sur les zones d’exploitation ou de transport du pétrole. 723 foyers, soit près de 5000 personnes, sont à reloger. Si le projet a été inauguré officiellement le 1er février 2022, les travaux et les expropriations ont débuté des mois, voire des années auparavant.
Aurélie Barbaux Pour accompagner les 100 000 personnes affectées par le projet, TotalEnergies déploie un programme de restauration du niveau de vie, qui a permis à Judith de développer son activité d'apicultrice. (Photo Aurélie Barbaux)

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Réduire l'empreinte au sol au maximum
Les premiers déplacements de population datent de 2016, avec la construction d’un aéroport pour le projet par le gouvernement. L'aménagement d’une très invasive "Critical oil road" (route du pétrole) de plus de 80 kilomètres, qui traverse le parc des Murchison Falls a, elle, débuté il y a plus de deux ans. Confiée elle aussi aux Chinois, elle sera totalement asphaltée d’ici à la fin 2022. Elle permet d’enjamber le Nil blanc sur un pont en remplacement d’un bac historique, facilitant l’accès aux amateurs de safari. Ce qui n’a pas que des avantages. « Total n’a pas demandé une route de cette taille. Mais elle est là. Et nous devons prendre en compte son impact sur l’écosystème », glisse Pauline MacRonald, responsable environnement et biodiversité chez TotalEnergies. Elle regrette notamment le trop faible nombre de passages protégés prévus pour les animaux.
Aurélie Barbaux La route du pétrole, longue de 80 km, traverse le parc des Murchisson Falls et sera achevée fin 2022. (Photo Aurélie Barbaux)
TotalEnergies TotalEnergies ne compte pas emprunter longtemps cette route, car le pétrolier construit déjà la sienne, qui sur une quinzaine de kilomètres de terre rouge reliera les dix emplacements de 12 à 20 puits de pétrole, d’eau et d’observation prévus sur le parc, et le long de laquelle seront enterrés à 2 mètres de profondeur les canalisations d’eau et de pétrole du projet, la "flow line". Des canalisations qui devront traverser le Nil blanc. Pour ne pas gêner les hippopotames et les waterbuck, espèce de bouquetin de la savane, qui vivent au bord du fleuve, « on a prévu un forage horizontal sur environ un kilomètre de long », précise Cheik-Omar Diallo, le porte-parole du projet Tilenga-Eacop. Ce dernier insiste sur le fait que TotalEnergies a réussi à optimiser l’implantation des puits pour ne plus occuper que 0,05% du parc, soit une empreinte totale, route comprise, de 1%, « alors qu’on avait l’autorisation du gouvernement d’utiliser 10 % du parc ».
Monter des buttes de terres enherbées
Pour nous expliquer comment TotalEnergies compte minimiser son impact sur le parc, direction l’ère de Jubili 5. En optimisant le design des installations, 16 puits pourront y être installés sur une surface de 7 acres (28 328 m2). Afin de minimiser l’impact visuel des installations, le sol est creusé et la terre excavée est utilisée pour monter des buttes de 2,8 mètres, qui seront enherbées. Puis, à la fin de l’exploitation, en 2050, elles serviront à remblayer le site.
Aurélie Barbaux Dans le parc des Murchison Falls, sur l'ère JBR 5 où seront creusés 16 puits, la terre est repoussée sur des buttes de 2,8 mètres de hauteur, qui seront enherbées, pour diminuer l'impact visuel et sonore. (Photo Aurélie Barbaux)
La couche de terre supérieure est précisément conservée pour reconstituer plus rapidement le tissu végétal. Des pépinières sont déjà prévues pour disposer des acacias et autres plantes endémiques nécessaires à la restauration des sites. Pour autant, le plan de déconstruction n’est pas prévu dans le coût du projet, et ne doit être présenté au gouvernement ougandais que cinq ans après le démarrage de la production en 2025. « Mais on essaye déjà d’utiliser au maximum les matériaux disponibles sur place », explique un des responsables du chantier de TotalEnergies.
Un design spécifique de forage
Minimiser la pollution sonore est aussi un défi sur ce projet. « Sur le parc, le niveau sonore est normalement limité à 35 db, à peine un murmure. Mais ce seuil est dépassé par les bruits naturels ambiants, reconnaît Richard Olwa, le responsable environnement biodiversité du projet. On s’est engagés à ne pas dépasser les 45 db, notamment grâce à un design spécifique de forage. » Moses Dhabasadha, responsable de la Uganda Wildflife Autority a aussi obtenu que le nombre de véhicules présents sur le parc en même temps soit toujours le plus faible possible. Il a aussi participé à établir un accord signé début juillet 2022, par lequel le pétrolier s’engage sur la durée de l’exploitation à préserver et améliorer la biodiversité sur le parc et dans la région. Outre le recrutement et l’équipement (véhicules, GPS…) de 150 gardes supplémentaires, augmentant de 50% l’effectif, le groupe français veut participer à accroître de 25% le nombre d’éléphants (environ 1850 actuellement) et de lions (165) et à maintenir les effectifs de girafes de Rothschild (environ 1 500), de cobs de Thomas (environ 120 000) et de bubales de Lelwel (environ 10 000).
Aurélie Barbaux Chez eux et très curieux, les animaux du parc n'hésitent pas à emprunter la la route de service C1 construite par TotalEnergies pour relier les 10 aires des puits, et près de laquelle seront enterrées les canalisation de pétrole et d'eau. (Photo Aurélie Barbaux)
Il va aussi recréer des corridors forestiers pour la circulation des chimpanzés et s’engage à la restauration de zones humides du nord du lac Albert. Avec à chaque fois de premières actions prévues dans les deux ans. Moses Dhabasadha reste pourtant dubitatif sur le fait que « des gens de TotalEnergies vont respecter les promesses de Total EP [Exploration et production] », malgré l’accord signé. Le changement de nom du pétrolier en 2021 et de stratégie n’est apparemment pas encore clair pour toutes les parties prenantes ougandaises du projet.
Utiliser l'eau du lac en boucle fermée
D’autant que certains points restent à éclaircir. Si TotalEnergies promet un projet à faible empreinte carbone, à moins de 10 kg CO2éq/bep (baril équivalent pétrole) au plateau, soit 190 000 barils par jour entre 2026 et 2030, contre 33 kg CO2éq/bep en moyenne en Afrique, les moyens pour atteindre ce niveau restent à préciser. « Des panneaux solaires pourraient être installés sur le CPF Tilenga », en construction sur 4 km2 hors du parc, près du village de Buliisa, « une fois les infrastructures utilisées pour les travaux retirées », explique Innocent Osuma, responsable environnement et sûreté du CPF.
A.Barbaux Sur le chantier de l'unité de traitement du pétrole brut, le CPF, les opérations de génie civil menées par le groupe portugais MotaEngil ont débuté il y a un an. (Photo TotalEnergies)
Sur le chantier, où se terminent les opérations de génie civil menées par le groupe portugais MotaEngil depuis un an, les experts de TotalEnergies se veulent aussi rassurants sur la question de l’eau nécessaire aux process d’extraction et de traitement du pétrole brut. 0,03% du flux annuel sera extrait du lac Albert, ce qui est « un volume très important », explique un expert de l’eau membre de l’ONG CSCO. Mais l'eau sera ensuite « utilisée en boucle fermée », puis « purifiée », assure Innocent Osuma. Aucune pollution ne serait à craindre. « L’idée, c’est qu’à la fin, il y ait zéro rejet de pétrole, d’eau ou de gaz, explique Didier Klejnowski, responsable construction, sécurité et environnement du CPF. C’est un objectif inscrit dans une sorte de bible environnementale sur laquelle on travaille depuis 2011 et qui sert de base au design du projet », qui sera réalisé par les américain MC Dermott et Synopec, qui ont remporté l’appel d’offres.
Conditionner le surplus de GPL en bouteille
A titre d’exemple, une partie du gaz extrait en même temps que le pétrole va rendre le CPF autonome en énergie. Le restant devait être utilisé pour alimenter une centrale électrique. Problème, l’Ouganda est déjà en surproduction, avec 1,3 GW de capacité contre 650 MW nécessaires en heures de pointe. Une unité de récupération du GPL (gaz de pétrole liquide), extrait en même temps que le pétrole, pour approvisionner le marché régional et encourager la substitution du charbon de bois utilisé pour la cuisine, est donc maintenant envisagée. Au gouvernement de décider. Sur le papier, cela permettrait de réduire la déforestation. Mais il faudrait aussi donner aux populations, qui n’ont souvent même pas l’électricité, les moyens d’acheter ce gaz. Dans tous les cas, TotalEnergies se veut confiant. «On est convaincu qu’au niveau technique, on n’aura pas d’impact et que l’on va laisser le site en meilleur état ensuite », assure le porte-parole du projet Tilenga. Rendez-vous dans trente ans.
Aurélie Barabux Stèle marquant l'emplacement d'un puit d'exploration creusé en 2012 et démonté en 2013, avec restauration de la végétation dans le parc Murchison Falls.(Photo Aurélie Barbaux)



