Enquête

Pourquoi TotalEnergies se met (presque) à nu en Ouganda

Sous la pression de ses parties prenantes, TotalEnergies a décidé de dévoiler comment il compte améliorer son projet pétrolier Tilenga/Eacop en Ouganda et Tanzanie sur les aspects sociaux, environnementaux et de biodiversité. Une démarche inédite pour le groupe, qui a ses limites, comme L'Usine Nouvelle a pu le constater sur place.

Réservé aux abonnés
Bureau de TotalEnergies de Buliisa en Ouganda d'où est géré le projet Tilenga
Suite à la décision officielle d'investir 10 milliards de dollars avec le chinois Cnooc dans l'exploitation des réserves de pétrole du Lac Albert, en Ouganda, en février 2022, TotalEnergies a ouvert un bureau à Buliisa, épicentre du projet.

Action en justice en France pour non-respect de la loi sur le devoir de vigilance sur le déplacement de populations lancée en 2019 par six ONG, dont Les Amis de la Terre ; mouvement #StopEACOP sur les réseaux sociaux et lors de manifestations pour empêcher le financement du projet en 2021 ; tribunal fictif à Paris pour dénoncer des atteintes aux droits humains, à la biodiversité et au climat en mai 2022 quelques jours avant l’assemblée générale du groupe… Le mégaprojet pétrolier de 10 milliards de dollars de TotalEnergies au lac Albert en Ouganda, lancé officiellement en février 2022 en partenariat avec le pétrolier chinois Cnooc et la compagnie nationale ougandaise Unoc, déchaine les oppositions. D’abord parce que, pour limiter le dérèglement climatique, les experts du Giec et même l’Agence internationale de l’énergie expliquent qu’il ne faut plus lancer de nouveau projet d’exploitation d’énergies fossiles. Ensuite, parce que c’est le premier projet pétrolier sur une aire protégée.

Le premier projet pétrolier en zone protégée

Sur les 426 puits de production du projet Tilenga, la partie production du projet pilotée par TotalEnergies, environ un tiers seront forés dans le parc national naturel des Murchison Falls. Mais aussi parce que le projet associé, East Africa Crude Oil Projet (Eacop) d’oléoduc chauffé et enterré de 1443 km qui traversera la Tanzanie jusqu’au port de Tanga pour exporter le brut vers les Emirats arabes unis, la Chine, l’Inde, l’Allemagne, la France, pour y être raffiné, traversera lui des zones sismiques et des aires naturelles sensibles en Tanzanie.

Plus de 100 000 personnes affectées par le projet

Enfin, les projets Tilenga et Eacop nécessitent l’expropriation de 6400 hectares de terrains habités et cultivés par 18 800 foyers, soit plus de 100 000 personnes affectées par le projet. 723 foyers, soit moins de 5000 hommes, femmes et enfants, selon TotalEnergies, doivent notamment être « relocalisés », c’est-à-dire relogés dans des maisons en dur, avec panneau solaire et réservoir d’eau, construites par le groupe. Or, même si le pétrolier applique les bonnes pratiques définies par la Banque mondiale, les opérations d’indemnisation en argent ou en nature (terrain, maison ou culture) au choix, entraînent jalousies entre personnes affectées par le projet (PAP) bénéficiant d’indemnisation et les autres, faux espoirs, mauvaise compréhension de la notion de titre de propriété, inexistante jusque-là, et déséquilibre dans les communautés et les familles, malgré le souci de TotalEnergies d’inclure systématiquement les femmes dans les processus d’indemnisation et la gestion de l’argent versé.

Milton, le fermier modèle qui, grâce au programme de restauration des moyens de subsistance de TotalEnergies, a pu développer sa production de cassave (manioc) avec une nouvelle variété plus productive et une nouvelle méthode de plantation et ainsi acheter ses propres terres, craint maintenant « d’avoir à quitter sa maison » et évoque des problèmes de spéculation sur les terrains, face à des journalistes français (dont L'Usine Nouvelle)  et ougandais invités par TotalEnergies en Ouganda en juillet pour mieux comprendre le projet sur le terrain. Milton attend aussi désespérément la pluie, tout comme Judith. Cette apicultrice, chef de famille bénéficiaire du programme de TotalEnergies, qui voit dans cette sécheresse les effets du changement climatique et craint à l’avenir de ne plus pouvoir envoyer ses sept enfants à l’école. Et « parce que les maisons de relogement sont trop petites, des familles se trouvent séparées », explique à L’Usine Nouvelle Diana Nabiruma, une avocate de l’environnement membre de l’association Africa Institute for Energy Governance (Afiego). Elles ont pourtant été pensées avec les habitants, affirmeTotalEnergies.

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

Un projet "climaticide" voulu par l'Ouganda

Surtout, des pressions exercées sur les populations par les sociétés chargées de mener ces opérations sur le terrain, Atacama et New Plan, ont été dénoncées par des associations locales. TotalEnergies rétorque n’avoir « aucune preuve », mais les témoignages recueillis par les ONG et la répression des autorités ougandaises sur les opposants au projet, jusqu’à l’interdiction d’accès sur la zone d’Hoima, son épicentre, à une délégation européenne début 2022 alimente les campagnes des écologistes farouchement opposés à ce projet considéré comme « climaticide ». TotalEnergies, principale cible de ces campagnes, se justifie en expliquant qu’il n’est qu’un « contractant » et qu’il s’agit d’un projet du gouvernement ougandais, qui le considère comme indispensable au développement du pays. « C’est une opportunité unique de financer les infrastructures indispensables au développement du pays et ses 45 millions d’habitants, qui devrait en compter 100 millions en 2050 », explique Hennery Sebukeeres, planificateur senior pour les industries chimiques au sein de la National Planning Autority du pays, membre du comité national d’investissement. L’État ougandais envisage même la construction d’une raffinerie d’une capacité de 60 000 barils par jour, pour exploiter une partie de ce brut dans le pays, mais peine à la financer.

L'oléoduc Eacop toujours pas financé

Sans réussir à stopper le projet, farouchement défendu par le président de la République d’Ouganda Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, les campagnes des ONG font quand même leur effet. Seul le financement des 4,5 milliards de dollars du projet Tilenga - dont TotalEnergies détient 57%, Cnooc 28% et Unoc 15% - et du projet jumeau Kingfisher, opéré par Cnooc plus au sud (dont TotalEnergies est aussi partenaire), est assuré, respectivement depuis avril et octobre 2021. Celui de l’oléoduc Eacop, détenu à 62% par TotalEnergies, 8% Cnooc, 15% Unoc et 15% par la Tanzania Petroleum Development Corporation (TPDC) de 4 milliards de dollars n’est, lui, toujours pas bouclé. « Il le sera avant fin 2022, comme prévu », assure Cheick Omar Diallo, le porte-parole officiel du projet depuis le 1er juillet 2022, un poste inédit chez Total. Pas si facile. Suite à l’action #STOPEACOP de 263 associations internationales auprès de 25 banques en 2021 pour les détourner du projet, 20 d’entre elles ainsi que 8 assureurs se sont déjà engagés à ne pas investir ou couvrir le projet.

"Nous n'avons rien à cacher, bien au contraire", assure Patrick Pouyanné

Des efforts tous azimuts pour minimiser l'impact

Depuis un an, voire davantage, les équipes de TotalEnergies sont sur le pont pour tenir ces promesses. Après six années de travail, dont les deux premières depuis Paris, Pauline Macronald, la responsable environnement et biodiversité de Tilenga, a pu signer un engagement sur vingt-cinq ans début juillet 2022 avec les autorités ougandaises du parc naturel et de la région. Outre tout ce qui est prévu ou en cours d'études par TotalEnergies et ses fournisseurs américains, MC Dermott et Synopec, pour minimiser l’empreinte des puits et de l'oléoduc sur les sites durant les travaux et l’exploitation, TotalEnergies s’engage à augmenter le nombre de lions et d’éléphants de 25%, à financer l’embauche de nouveaux gardes et leur équipement, mais aussi à recréer des corridors pour permettre la circulation des animaux hors du parc ainsi que la restauration de zones humides du Lac Albert. Ces programmes ne sont en revanche définis clairement que sur deux ans pour l’instant.

En avril 2021, un service dédié à la communication avec les ONG a été créé à Kampala, la capitale de l’Ouganda. Mais Mary Begg-Saffar, la responsable ONG et droits humains sur le projet, peine à faire comprendre que TotalEnergies n’est responsable ni de la manière dont le gouvernement ougandais gère le projet, ni de la construction par les Chinois d’une bien trop invasive « route du pétrole » dans le parc des Murchison Falls, ni de comment l’État dépensera l’argent du pétrole. Bien que le pays ait adhéré à l’Initiative internationale de transparence des industries extractives (ITIE), c’est ce qui inquiète le plus l’association Civil Society Coalition on Oil and Gas (CSCO), qui rassemble 63 organisations civiles. D’autant plus que les autorités restent très discrètes sur l’accord signé avec TotalEnergies et Cnooc et qu’aucune évaluation par la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international n’a encore été publiée, observe la responsable de la mission économique de l'ambassade de France à Kampala, Susan Prada.

Un programme d'expropriation problématique

Mary Begg-Saffar peine surtout à faire oublier les manquements et retards, pas uniquement dus au Covid, sur les expropriations, qui « ont pris toute la lumière dans les médias occidentaux », regrette-t-elle. Pourtant, depuis un an, TotalEnergies a repris le contrôle de ces opérations « très techniques, entre l’absence de papiers d’identité de la plupart des PAP et de cadastre, et les grilles tarifaires d’indemnisation définies par le gouvernement, inégales d’une région à l’autre, sur le café cloné ou les pieds de bananiers», explique Jérémy Roeygens, Land and Social manager sur projet du Eacop en Ouganda. Le groupe a également décidé d’ajouter 30% aux indemnités prévues initialement pour compenser les deux ans d’attente et d’incertitude des personnes affectées, et de s’assurer que les standards de la Banque mondiale sont bien appliqués. TotalEnergies a aussi décidé d’élargir ses actions philanthropiques en ciblant principalement l’accès à l’eau, en ajoutant d’autres châteaux d’eau à celui de Kirama, déjà construit, et peut-être aussi l’accès à l’énergie.

Un accompagnement de la transition énergétique encore à calibrer

Lors de la signature de la décision finale d’investissement au palais du président ougandais à Entebe le 1er février 2022, TotalEnergies avait aussi signé avec le gouvernement ougandais un accord pour produire jusqu’à 1 GW d'énergie renouvelable pour accompagner la transition énergétique du pays. Celui-ci n’aurait « rien à voir avec la pression des ONG », assure Cheick Omar Diallo. L’engagement risque d’être difficile à tenir. Le pays, où une nouvelle centrale hydroélectrique de 600 mégawatts (MW), elle aussi très controversée, va être mise en service par les Chinois en 2023, dispose déjà de 1,3 GW de capacité de production électrique à 98% renouvelable. Mais il ne consomme que 650 MW en pointe ! Ajouter 1 GW de renouvelables dans un pays déjà en surcapacité, même si la population est amenée à doubler en trente ans, a peu de sens. Pourtant, comme dans 60 pays dans le monde, TotalEnergies a nommé un « renewables explorer » pour pister « les opportunités de projets renouvelables, principalement hydrauliques, géothermiques et solaires, dans le but d’aider le développement de l’activité économique des PME du pays», explique Jean Gavalda, responsable développement renouvelables en Ouganda. Mais à Paris, on commence à réfléchir autrement. Il ne serait plus question d’investir dans la géothermie, ni de « raccorder de nouvelles centrales solaire au réseau, ce qui n’aurait pas de sens, explique Philippe Grouiex, le directeur de la filiale TotalEnergies en Ouganda depuis septembre 202. Le vrai problème, c’est d’arriver à connecter les gens au réseau électrique. » Diverses pistes, comme celle de « fournir un premier kilowattheure gratuit », sont à l’étude. En effet, dans ce contexte de surcapacité, si on consomme plus, le prix du kWh, bien trop élevé pour la grande majorité de la population du pays, devrait baisser.

Pour aider le pays à lutter contre la déforestation, due à l’utilisation massive et culturelle du bois pour la cuisine, TotalEnergies a aussi proposé au gouvernement de conditionner le surplus de gaz extrait des puits en même temps que le pétrole et non utilisé pour chauffer le brut avant de l’injecter dans l’oléoduc, sous forme de GPL liquide en bouteille. TotalEnergies construirait l’unité de production. Le dossier est sur la table du gouvernement. Problème, le gisement de Tilenga ne va produire que pendant 25 ans. Et la production à pleine capacité (ou "au plateau"), 230 000 barils par jour dont 190 000 pour Tilenga, qu’entre 2026 et 2030. Peut-être pas suffisant pour justifier de nouveaux investissements industriels et de nouvelles expropriations. Il faut pourtant se décider rapidement. La mise en service de Tilenga, Kingfisher et Eacop est prévue pour 2025. Elle pourrait marquer la fin d'une époque. Malgré une prospection pétrolière en Namibie, en interne chez TotalEnergies, qui a choisi de porter toute ses forces sur le gaz comme énergie de transition, beaucoup pensent que Tilenga/Eacop sera le dernier projet pétrolier du groupe.

Abonnés
Le baromètre de l’énergie
Prix de l’électricité et du gaz, production nucléaire, éolienne et hydraulique… Notre point hebdo sur l’énergie en France.
Nos infographiesOpens in new window
Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
28 - 3F CENTRE VAL DE LOIRE
Date de réponse 11/05/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs