L’ambiance est morose au Centre spatial guyanais (CSG) de Kourou. Entre l’arrêt des tirs de Soyouz suite à la guerre en Ukraine, les retards d’Ariane VI et les incertitudes autour du lanceur italien Vega, l’aéroport à fusées européen ne déborde pas d’activité. Toutes les nouvelles ne sont pas pour autant mauvaises. L’Agence spatiale européenne (ESA) et le Centre national d’étude spatial (Cnes) ont voté les crédits pour la première phase du plan de décarbonation site, soit 150 millions d’euros d’investissement à dérouler d’ici à 2027. Objectif : s’affranchir au maximum de l’électricité du réseau d’EDF en atteignant 90% d’énergie renouvelable produite sur le site, grâce à deux fermes solaires de 5 mégawatts (MW), gérées par le CSG avec l’aide de Voltalian, et deux centrales biomasses, construites et gérées par Idex. Ce qui permettrait, au passage, de baisser de 3 à 4 millions d’euros la facture d’électricité, qui s’élevait à 17 M€ en 2022.
Les nouvelles sont tout aussi bonnes pour la phase 2 du plan «Europe’s spaceport green destiny», qui vise à verdir le carburant des fusées produit sur place (à base de propergol, oxygène et hydrogène) dans les usines Regulus, Air Liquide et Europropulsion. Le CSG a décroché une aide de 10,8 millions d’euros de l’Ademe dans le cadre du second appel à projets Ecosystèmes territoriaux hydrogène. Il va permettre à Air Liquide de lancer une production pilote de 100 tonnes d’hydrogène vert sur le site, soit 15% des besoins d’Ariane IV (700 tonnes par an). Afin de remplacer l’hydrogène produit à base de Gaz naturel importé et amené au CSG par une noria quotidienne de camions depuis les réservoirs de la Sara au port Dégrad des Cannes de Cayenne. Les électrolyseurs seront alimentés en électrons verts par un troisième parc solaire de 5 MW.
En attendant les renouvelables et l'hydrogène
La décision finale d’investissement d’Air Liquide et la Sara pour ce projet, prévue en mai, est désormais promise pour novembre. Le projet prévoit également de déploiement sur le site et la commune de Kourou de véhicules utilitaires à hydrogène, d’un centre de formation pour les maintenir et la tropicalisation de la pile à combustible du belge BeBlue et d’un électrolyseur Powidian. Le projet prévoit également d’utiliser, à terme, l’hydrogène pour remplacer les groupes électrogènes et les batteries. «On a raté le virage du lanceur réutilisable, on ne ratera pas le virage de la base verte», assure Teddy Peponnet, chef du projet ESA infrastructure et trajectoire bas carbone de la base spatiale européenne, qui a imaginé le projet Europe’s spaceport green destiny avec son homologue Philippe Lier, sous-directeur des opérations au CSG pour le CNES.
Mais verdir le CSG débute par en réduire la consommation d’énergie. Les efforts de sobriété, en remontant la température de climatisation des bureaux administratifs, ne suffisent pas. Il faut activer tous les leviers d’efficacité énergétique possible. 60% de la consommation d’électricité du centre est due aux climatiseurs servant à déshumidifier les sites industriels, notamment ceux de Regulus (filiale à 40% d’Ariane Group), qui produit les «moteurs» de propergol solide, le carburant placé dans les boosters des fusées européennes. Regulus représente 20% de la consommation du CSG. L’usine consomme environ 4 MW d’électricité pour produire de l’eau chaude et de l’eau glacée.

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Des actions des sobriété et d'efficactié énergétique
En rythme de croisière, Ariane VI, qui vient de réussir ses essais courts, brulera 36 moteurs de propergol par an, contre 16 pour Ariane V. En attendant, Regulus a profité de la baisse de charge pour effectuer des travaux d’isolation des toitures de la vingtaine des 46 bâtiments de son site, construits au début des années 1990, nécessitant une atmosphère contrôlée pour assurer le bon déroulement et la sécurité du process chimique potentiellement explosif. Via un accord sur la maitrise de l’énergie avec EDF, Regulus a aussi mis en place des outils de sobriété sur la climatisation, financé à hauteur de 600 000 euros par les certificats d’économie d’énergie. Avec à la clé une réduction de 40% de sa consommation d’énergie. Et donc de la facture.
«Sur les 10 millions d’euros investis par an par Regulus, 3 à 4 millions participent à l’amélioration du process», explique Dominique Lamotte, directeur industriel de Regulus. La démarche n’est pas qu’écologique, mais aussi, et surtout, économique. Elle est «avant tout pragmatique », explique le directeur industriel de Regulus, qui table sur une taxe carbone à 150 euros la tonne de CO2 en 2025. «C’est la première fois que l’on a un retour sur investissement dans l’aérospatial», observe-t-il. Même si le CSG n’a pas vocation à gagner de l’argent, étant avant tout un outil de souveraineté européenne, il ne lui est pas interdit de faire des économies.



