Les pas de tir des fusées sont perdus au milieu d’une végétation luxuriante, océan vert s’étendant à perte de vue. Sur 700 km2, le centre spatial de la Guyane (CSG) abrite toutes les installations nécessaires pour réussir une campagne de lancement : des bâtiments d’assemblage des lanceurs, des salles de préparation des satellites, des installations pour charger les boosters des fusées… et évidemment les pas de tir des différentes fusées, telles qu’Ariane 5, Vega et Soyouz.
Celui d’Ariane 6 est déjà un motif de fierté pour les équipes qui ont participé à son édification. Pas de fusée à l’horizon pour le moment. Le premier vol est prévu en milieu d’année prochaine. « C’est sur le pas de tir même que l’on viendra mettre à la verticale le lanceur, cinq jours avant le décollage. Le satellite sous coiffe sera amené deux jours avant le lancement », explique Thierry Vallée, qui a supervisé la construction du pas de tir pour le Centre national d’études spatiales (Cnes), chargé de la coordination générale de la base.
Fusée adaptée aux projets de constellations
Ariane 6 porte tous les espoirs de l’Europe spatiale, engagée dans un combat commercial sans merci contre SpaceX. Ce lanceur ne sera pas réutilisable comme le Falcon 9 d’Elon Musk ? Qu’importe, il a d’autres atouts à faire valoir. Grâce à ses deux versions, à deux ou quatre boosters, cette fusée construite par ArianeGroup – détenu à parts égales par Airbus et Safran – pourra remplacer les deux fusées actuelles, le lanceur lourd Ariane 5 et le lanceur Soyouz.

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Surtout, Ariane 6 sera capable de mettre en orbite géostationnaire un satellite de plusieurs tonnes et de répondre au défi des constellations en déployant des dizaines de minisatellites. « Avec son étage supérieur réallumable, sa coiffe qui a un plus grand volume et le fait qu’on peut lancer une Ariane 6 toutes les deux semaines là où il fallait un mois pour Ariane 5, Ariane 6 est très adaptée aux nouveaux projets de constellations », renchérit Stéphane Israël, le président d’Arianespace, qui a la mission de commercialiser le lanceur face à SpaceX.
Elle promet aussi de bouleverser le quotidien des 1 700 salariés du CSG. Les travaux ont représenté un investissement de 700 millions d’euros. Le chantier a mobilisé une trentaine d’entreprises (Air liquide, Cegelec…) et 600 salariés. « Cela a permis à des dizaines de jeunes et à des personnes éloignées de l’emploi de connaître une première expérience professionnelle, de bénéficier d’une formation, voire d’une embauche », souligne Michel Durand, le président de la commission industries du Medef local. Par ailleurs, le spatial est structurant pour de nombreuses entreprises dans l’ingénierie, le transport, les services énergétiques, la gestion des déchets…
Pascal Guittet À l’entrée de la base, une maquette à l’échelle 1 d’Ariane 5 accueille le visiteur. Crédit : Pascal Guittet
Des équipements colossaux
Sur le pas de tir d’Ariane 6, tout n’est que démesure. Au centre du dispositif, un portique mobile monumental de 90 mètres de hauteur. Un bâtiment aussi lourd que la tour Eiffel. « Les derniers jours des campagnes de lancement, il permettra aux techniciens d’accéder aux différents étages de la fusée pour établir l’ensemble des connexions électroniques et hydrauliques avec les installations au sol », décrit Thierry Vallée. De quoi brancher les deux bras géants cryogéniques de 13 mètres de longueur qui alimenteront les réservoirs en ergols liquides et en gaz de pressurisation jusqu’aux dernières secondes avant le lancement.
Pascal Guittet Les vannes haute pression doivent déverser un déluge d’eau sur les installations pour les protéger des jets de gaz à 3 000 °C et du bruit assourdissant et destructeur lors des éjections de gaz. Crédit : Pascal Guittet
Les deux carneaux, d’imposantes cheminées de béton couchées à l’horizontale sur 170 mètres de longueur de part et d’autre du portique, joueront un rôle essentiel. Grâce à leur ouverture de 20 mètres sur 20 mètres, ils assureront l’évacuation des gaz de propulsion au moment du lancement, à une vitesse de plusieurs kilomètres par seconde et à une température de 3 000 °C. En renfort, le château d’eau et les dizaines de vannes à haute pression déverseront un déluge d’eau, jusqu’à 30 tonnes par seconde, pour refroidir les équipements, mais aussi étouffer le bruit assourdissant et destructeur généré par les éjections de gaz.
Pascal Guittet Les boosters seront assemblés au corps central de la fusée quand il sera mis en position verticale sur le pas de tir. Crédit : Pascal Guittet
Sous les pieds du futur géant de 63 mètres de hauteur, à l’abri de cet enfer de chaleur, se dissimule une installation technique souterraine, indispensable pour alimenter en énergie et en gaz cryogéniques les éléments en surface. Jusqu’à 30 mètres de profondeur, un labyrinthe de canalisation transporte les fluides (eau, oxygène et hydrogène liquides…) et les baies informatiques centralisent le système de sécurité du site.
Pascal Guittet Sous le pas de tir, des kilomètres de canalisations courent le long des galeries afin d’apporter carburant, fluides et gaz. Crédit Pascal Guittet
Un gigantisme technologique qui cache une course à la réduction de coûts. Sur la base spatiale, l’heure est au serrage de vis. Face à la guerre des prix imposée par SpaceX, le centre cherche à réduire la voilure pour assurer des campagnes de lancement plus rapides et moins chères. En juillet, Philippe Baptiste, le président du Cnes, invité au journal télévisé de la première chaîne guyanaise, n’a pas mâché ses mots : « Il faut qu’on soit compétitifs et capables de baisser nos coûts […]. On a besoin de moins de monde, pendant moins longtemps. » Implanté à Kourou au mitan des années 1960, combien de temps le CSG restera-t-il un acteur majeur pour l’économie de la Guyane ?
Pascal Guittet Le château d’eau, haut de 90 mètres, permettra de déverser sur le pas de tir jusqu’à 30 tonnes d’eau par seconde ! Crédit : Pascal Guittet
Le centre spatial, source d'emploi en Guyane
Pour longtemps, assure Sébastien Lecornu, le ministre des Outre-mer. « Il n’y a pas d’avenir possible en Guyane sans le spatial », a-t-il martelé lors de sa rencontre avec les élus locaux et les acteurs de la base spatiale en septembre. Jusqu’à récemment, le CSG représentait 15 % du PIB du territoire et quelque 4 500 emplois directs et indirects, selon l’Insee. Une place d’autant plus importante dans ce département qui figure parmi les plus pauvres de France, avec un niveau de vie médian inférieur de 50 % à celui de la métropole. « Un salarié fait vivre entre huit et dix personnes en Guyane », rappelle Michel Durand.
Pascal Guittet Le long de la rivière Kourou, les pontons et les embarcations sont révélateurs d’une économie au ralenti contrastant avec la modernité des installations spatiales. Crédit : Pascal Guittet
La réduction de coûts s’observe dès l’assemblage des étages de la fusée. Le nouveau bâtiment où seront reliés l’étage principal venu des Mureaux (Yvelines) et l’étage supérieur venu de Brême, en Allemagne, détonne par sa hauteur : seulement 20 mètres, contre 70 et 90 pour ceux d’Ariane 5. Et pour cause : la fusée sera assemblée pour la première fois à l’horizontale et non plus à la verticale. « Nous nous sommes inspirés des chaînes d’assemblage des avions Airbus », confie Nicolas Lyonnet, chef de projet Ariane 6 chez ArianeGroup. Les différents étages seront aussi livrés avec un niveau d’assemblage plus avancé. Les opérations d’exploitation et de maintenance ? Elles seront de plus en plus automatisées.
Finalement, les campagnes de lancement verront leur durée réduite de vingt-et-un à quinze jours… Un sentiment d’inquiétude s’est emparé depuis peu des prestataires sur le CSG. Faudra-t-il en passer par des réductions d’effectifs, comme ArianeGroup a été contraint de le faire en France et en Allemagne avec la suppression de 600 postes annoncée en septembre ? « À chaque renouvellement de contrat, les grands donneurs d’ordres de la base nous demandent des baisses de tarifs de l’ordre 20 % », grimace un prestataire de longue date du centre spatial.
300 postes menacés
Pour la CFE-CGC, l’arrivée d’Ariane 6 à Kourou et sa logique de baisse des coûts posent un défi social majeur. « Nous interpellons les donneurs d’ordres car il est clair qu’Ariane 6 va nécessiter beaucoup moins de main-d’œuvre qu’Ariane 5 », avertit Sébastien Savreux, le représentant syndical CFE-CGC d’ArianeGroup au CSG. Quelque 300 postes seraient directement menacés sur le centre spatial d’ici à 2023. Et il sera difficile cette fois-ci de ne pas toucher aux emplois locaux, ceux-ci représentant désormais 80 % des travailleurs de la base. De quoi faire ressurgir le spectre d’une nouvelle flambée sociale, voire le blocage du CSG. « Il faut des mesures d’accompagnement et des moyens à la hauteur d’une véritable ambition spatiale européenne », réclame le syndicat.
Pascal Guittet Des Guyanaises vendent des fruits au bord de la route reliant Cayenne à Kourou pour s’assurer un revenu d’appoint. Crédit : Pascal Guittet
Il faut dire que le CSG entretient depuis ses débuts une relation complexe avec les habitants. Symbole de l’État français, il constitue une cible idéale de contestation. C’était le cas lors des conflits sociaux qui ont secoué le territoire en 2017 pour réclamer plus d’hôpitaux, d’écoles, de commissariats… Les manifestants avaient édifié des barrages sur les routes et ronds-points, bloquant son accès. Comme si la situation n’avait pas suffisamment évolué depuis plus de trente ans, quand l’ancien président de la République, François Mitterrand, déplorait que les fusées décollent depuis les bidonvilles.
Les retombées du spatial
- Environ 15 % du PIB
- 4 500 emplois directs et indirects
Source Insee 2017
Dans l’un des départements les plus pauvres de France
- 53 % de taux de pauvreté
- Niveau de vie médian inférieur à 50 % par rapport à la métropole
Source Insee 2020
Aujourd’hui, Kourou s’est débarrassé de ses bidonvilles ou presque. Pour les 27 000 Kourouciens, le « ruissellement » des activités spatiales n’est toujours pas au rendez-vous. La grande caserne dédiée aux militaires de la Légion étrangère qui protègent le centre spatial, voisine avec des immeubles et des habitations dans un état dégradé. Certaines routes, mal entretenues, voire défoncées, deviennent difficilement praticables après les épisodes de pluies violentes. De grands panneaux publicitaires vantent l’arrivée de la 4G… soit une génération de retard par rapport à la métropole.
Les entreprises présentes dans la zone d’activité de Pariacabo déplorent l’arrivée trop lente de la fibre optique pour doper leur connexion internet. « Nous n’avons pas les infrastructures dignes de la ville spatiale européenne », s’indigne son maire, François Ringuet depuis son bureau, où pourtant, sur les étagères, les maquettes des fusées Ariane et des satellites dominent. Pour lui, l’opulence apportée par le CSG, à l’époque où Ariane 5 captait plus de l’essentiel du marché des lancements de satellites, où SpaceX n’existait pas encore, est un âge d’or révolu.
Des initiatives pour un renouveau
Entre ambitions et mesures d’économie, le centre spatial guyanais assure malgré tout se tourner avec confiance vers l’avenir et cherche à développer de nouvelles activités. « Nous disposons de tous les atouts pour attirer les microlanceurs avec un pas de tir dédié, veut croire Marie-Anne Clair, la directrice du CSG, qui ne craint pas la concurrence de nouveaux pas de tir en Europe continentale. Nous réalisons onze tirs par an, nous avons les moyens techniques et les hommes. Les autres parlent. »
Pascal Guittet Europropulsion, filiale commune à ArianeGroup et Avio, a investi dans des outillages industriels nécessaires à la manipulation des boosters. Crédit : Pascal Guittet
Le Cnes s’est engagé par ailleurs dans un vaste programme de modernisation de ses installations dans le cadre du programme CSG Nouvelle génération, avec un investissement de 140 millions d’euros sur la période 2020-2024. L’allure défraîchie de certaines installations trahit leur vétusté, y compris celle du centre de contrôle Jupiter, d’où sont donnés les ordres de lancement !
À leur échelle, des entrepreneurs montrent la voie d’un possible renouveau. C’est le cas de Guillaume Berthier, 31 ans, qui a fondé Sentinel, sa start-up, avec des partenaires en 2016, après avoir quitté son poste d’ingénieur au CSG. L’entreprise est spécialisée dans la prise d’images et l’inspection technique par voie aérienne. Son petit local sur deux étages coincé dans la zone d’activités du port de Pariacabo entre un magasin de meubles et un préparateur de sushis, est rempli de drones et de matériel vidéo.
Pascal Guittet Les drones de Sentinel ont été les premiers autorisés à survoler la base spatiale pour fournir des services d’images et de vidéo. Crédit : Pascal Guittet
Sur un mur est affichée une grande carte technique du chantier du pas de tir d’Ariane 6, résultat des relevés topographiques par photogrammétrie réalisés par un drone. « Ce type de carte a permis d’assurer le suivi du chantier. Demain, grâce à nos nouvelles caméras thermiques, nous espérons offrir des services supplémentaires de détection de fuite des fluides sur la base », soutient le dirigeant. Sentinel a ouvert des bureaux en Martinique, en Guadeloupe et au Brésil.
Pascal Guittet Deux bras cryotechniques géants alimenteront les réservoirs de l’étage supérieur en ergols liquides et en gaz de pressurisation lors du décollage. Crédit : Pascal Guittet
Formations locales aux métiers du spatial
Et si la Guyane formait ses propres techniciens aéronautiques et spatiaux plutôt que faire appel au reste de l’Europe ? À Cayenne, le pari prend forme au lycée professionnel Jean-Marie Michotte, un établissement historique de Guyane qui forme environ 850 élèves dans les domaines de la mécanique auto, l’électrotechnique, les systèmes numériques… En partenariat avec ArianeGroup, il ouvrira l’an prochain une section bac pro aéronautique. « Nous commencerons avec six élèves en cursus par alternance. Ils auront accès aux installations techniques de nos partenaires », se réjouit Vincent Martin, son proviseur.
Le rectorat de Guyane, en partenariat avec celui de Bordeaux, veut aller encore plus loin et ambitionne la création d’un campus des métiers et des qualifications de l’aéronautique et du spatial. Mais la mission reste des plus difficiles. « Le quotidien et les réalités économiques de bon nombre d’élèves ne les autorisent pas à envisager un avenir dans les métiers du spatial car cela exige un cursus long », résume Vincent Martin. L’initiative pourrait participer à réconcilier la population avec le CSG.
Crédit : Sentinel
« On peut craindre que les beaux jours du spatial soient derrière nous », avertit François Ringuet, le maire de Kourou
Vous avez assisté à l’inauguration du pas de tir d’Ariane 6. Qu’en attendez-vous ?
Cet investissement me rappelle que c’est une chance pour la Guyane d’avoir l’activité spatiale et de participer à une aventure de haute technologie. Je suis l’un des rares hommes politiques sur le territoire à promouvoir et défendre le spatial. Le poids de l’histoire et la brutalité des expropriations des familles lors de l’installation du CSG ont laissé des traces. Mais il faut aller de l’avant.
Quelles sont les retombées économiques de l’activité spatiale pour Kourou ?
Le GSG, ce sont des milliers emplois directs et indirects. L’activité bénéficie à tous les acteurs de la ville : commerces, cafés et bars, coiffeur du coin... La ville perçoit une participation du secteur spatial qui s’élève à 375 000 euros par an au profit des associations. C’est peu. Je souhaite la création d’une dotation pour les communes spatiales, Kourou et Sinnamary, sur le même modèle que les communes aurifères. Aucune grande entreprise du spatial n’a installé son siège social en Guyane. Nous n’avons pas la chance des Mureaux [commune des Yvelines où ArianeGroup assemble l’étage principal des lanceurs Ariane, ndlr], qui perçoit plusieurs millions d’euros annuellement. Kourou a dû mal à investir dans des infrastructures pour proposer une vie associative, culturelle et sportive digne d’une ville censée représenter le spatial en Europe.
Craignez-vous des réductions d’effectif sur le CSG ?
Face à des acteurs comme SpaceX, il est impératif que le CSG reste compétitif. Il y a vingt ans, Ariane n’avait pas de concurrent. On peut craindre que les beaux jours du spatial soient derrière nous avec la fin d’une certaine opulence. Il faut que le premier tir d’Ariane 6 soit un succès.



