L'inquiétante traversée du désert du chilien Codelco, leader mondial du cuivre

Premier producteur de cuivre de la planète, le géant chilien Codelco fait face à une importante baisse de production et une envolée des coûts. Massivement endetté, le groupe ambitionne néanmoins de conquérir le marché en plein boom du lithium. Un pari risqué.

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McArthur - Mine de Codelco
Coldeco produit plus de 400 000 tonnes de cuivre en moins par rapport à 2017.

Bien moins médiatisé que le lithium, le nickel ou le cobalt, le cuivre s'avère tout aussi nécessaire à la transition écologique. Excellent conducteur, ce métal rouge fait figure d'indispensable lorsqu'il s'agit de fabriquer des câbles de raccordement énergétiques, des puces électroniques ou encore des batteries. L'Agence internationale de l'énergie prédit ainsi que la consommation mondiale de cuivre dépassera les 40 millions de tonnes annuelles à partir de 2040, contre 25 millions en 2022. Dans ce contexte, les experts de cette filière stratégique s'inquiètent des récents déboires du principal producteur mondial, le géant chilien Codelco.

Fondée en 1976, cette compagnie minière publique a atteint son pic de production en 2017, avec 1,73 million de tonnes de cuivre extraites. Un sommet qui paraît bien loin désormais, puisque le groupe prédit une production de 1,3 million de tonnes pour 2023, ce qui représenterait donc une chute de 20 % en six ans. «Plusieurs facteurs expliquent cette dégringolade, explique Juan Carlos Guajardo, directeur du cabinet Plusmining, spécialiste de l'industrie minière. Tout d'abord, Codelco investit énormément d'argent dans quatre projets d'envergure afin de compenser la baisse de la qualité des minerais récoltés dans ses sites historiques, mais ceux-ci ont connu d'importantes difficultés techniques, engendrant des surcoûts et des retards.»

Un groupe qui détient 7% de la production mondiale de cuivre

Ruptures des chaînes d'approvisionnement, instabilité de la roche, maintenances interrompues par de violentes inondations, teneur en cuivre plus faible que celle espérée... Bien que les multiples obstacles soient de natures différentes, ils partagent selon Juan Carlos Guajardo une racine commune : «l'incapacité du groupe à réussir à gérer ses investissements de manière adéquate». Une situation d'autant plus préoccupante que ces quatre projets sont censés peser, selon le président du directoire de Codelco, 74 % de sa production totale à l'horizon 2030. «Si nous ne les développons pas, Codelco disparaîtra», a reconnu publiquement Máximo Pacheco lors d'un évènement organisé en mars.

Impuissante face à ces problèmes structurels, la compagnie chilienne, responsable aujourd'hui d'environ 7 % de la production mondiale, risque de perdre sa place de leader du cuivre. En 2022 déjà, elle n'avait conservé son rang qu'en raison d'une avance de 9 000 tonnes par rapport à son concurrent américain Freeport-McMoRan. Le géant minier australien BHP, qui va débourser 6,4 milliards de dollars pour s'emparer de son compatriote OZ Minerals, entend bien lui aussi monter sur la première marche du podium dès 2024.

Une dette portée à 20 milliards de dollars par l'inflation

La déroute de Codelco se traduit également sur le plan financier. La forte hausse de ses coûts, due en partie à l'inflation, a fait fondre ses bénéfices : sur le premier semestre 2023, ces derniers ont atteint 329 millions de dollars, soit 86 % de moins qu'un an plus tôt. Pour continuer à investir et espérer renouer avec la croissance, le groupe ne voit plus d'autre choix que de s'endetter massivement. «La dette de Codelco avoisine les 20 milliards de dollars et dépassera les 30 milliards d'ici quelques années si la compagnie n'opère aucun changement majeur dans sa gestion», prévient le directeur de Plusmining.

De quoi pousser le Centre chilien d'études du cuivre et de lamine à tirer la sonnette d'alarme. «À ce rythme, les intérêts peuvent culminer à de tels niveaux qu'ils pourraient entraîner l'entreprise dans l'insolvabilité et mettre en péril sa viabilité financière», écrivait l'institution dans un rapport publié en août. L'agence de notation Moody's semble partager cette inquiétude : elle a dégradé en octobre sa note de crédit, lui attribuant désormais une perspective négative.

Une forte ambition dans le lithium

Malgré ce contexte complexe, Codelco vient de se lancer un nouveau défi : conquérir le marché du lithium. Cette ambition s'est manifestée par une première opération dévoilée mi-octobre, lorsqu'il a annoncé l'acquisition pour 245 millions de dollars de l'australien Lithium Power, qui prévoit de produire jusqu'à 20 000 tonnes d'or blanc chaque année dans le désert de sel de Maricunga, au nord du pays. Un projet qui nécessitera plus d'un demi-milliard de dollars d'investissements, et devrait ainsi vider encore un peu les caisses du champion national. Les promesses de revenus liés à l'exploitation du lithium sont alléchantes, mais comme de nombreux analystes, Juan Carlos Guajardo se demande si le groupe chilien a les reins assez solides pour gravir une telle montagne. «J'ai peur qu'il s'agisse d'un élément distractif dans la résolution de ses problèmes organiques, estime-t-il. Cela risque d'opacifier encore un peu plus une stratégie qui n'était déjà pas très claire.»

La survie de Codelco dépendra avant tout de l'évolution du prix du cuivre et de la demande de la Chine, premier importateur de la planète. L'augmentation des besoins en métaux devrait lui être favorable sur le long terme, mais le récent ralentissement des ventes de véhicules électriques constaté à l'échelle mondiale pourrait engendrer des conséquences douloureuses au cours des prochaines années. Ce parcours semé d'embuches semble effrayer jusqu'au plus haut niveau du groupe, dirigé par trois présidents exécutifs distincts en moins d'un an et demi. Une valse des patrons qui symbolise la fragilité de l'entreprise.

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