Plus de 7000 emplois directs, 10 milliards de dollars investis, près de 5% du produit intérieur brut du Panama et 75% de ses exportations... La mine de cuivre qu’exploite l’industriel canadien First Quantum a un poids économique énorme dans le petit pays d’Amérique centrale. Cela n'a pas suffi à la protéger. Le 28 novembre, la Cour suprême du Panama a déclaré inconstitutionnelle une loi votée un mois plus tôt pour permettre à cette mine, baptisée Cobre Panama, de continuer ses opérations durant au moins 20 ans (en échange de revenus d’au moins 375 millions de dollars par an pour le pays). Après cette décision de justice, qui fait suite à un mois d’intenses manifestations contre la mine, le président du pays, Laurentino Cortizo, a fait connaître sa volonté d'initier un «processus de transition pour la fermeture ordonnée et sûre de la mine».
1,5% de la production mondiale de cuivre
C’est un coup dur pour First Quantum, qui extrait du cuivre et du nickel dans divers autres pays, dont la Zambie, l’Australie ou l’Espagne, et a réalisé 2,2 milliards de dollars de bénéfices en 2022. Les deux puits à ciel ouvert de la mine panaméenne, qui exporte ses produits depuis 2019 et possède son propre port, étaient l’actif le plus important de First Quantum. Elle est à l’origine de près de la moitié du chiffre d'affaires et de la majorité des bénéfices opérationnels de l'entreprise… À elle seule, la mine de Cobre Panama représente autour de 1,5% de la production de cuivre dans le monde, auxquels s’ajoutent un peu d’or et d’argent (et potentiellement de molybdène) ! Elle est d’autant plus importante que le métal rouge est crucial pour la transition énergétique et risque de manquer dans les années à venir. Selon la Bank of America (Bofa) l'arrêt de la mine devrait faire passer le marché du cuivre d'un surplus à un petit déficit en 2024.
Mais tout n’est pas encore joué. Dans un communiqué à la suite du jugement, First Quantum précise avoir «toujours respecté les lois panaméennes» et être dans l’attente d’une feuille de route précise de la part des autorités pour déterminer la suite et savoir comment mener à bien la maintenance des installations. L’entreprise canadienne a aussi initié un recours devant la Cour internationale d’arbitrage, en Floride, et met en avant les risques pour l’environnement que pourrait engendrer une fermeture anticipée de la mine. First Quantum souligne sa volonté d’entrer dans un «dialogue ouvert et constructif» avec les autorités panaméenne.
La "licence sociale d'opérer", inquiétude majeure du monde minier
Les intenses manifestations qui ont secoué le pays ont causé la mort d'au moins quatre personnes, selon El Pais. Pour bloquer les opérations de la mine, une flottille de bateaux de pêcheurs s’est même positionnée devant le port de chargement de First Quantum. Une preuve de la détermination des opposants sur ce sujet, inflammable depuis des années : l'autorisation d'opérer avait déjà été annulée une première fois par la Cour suprême en 2017. Les manifestants regroupent syndicats de travailleurs et étudiants autour de différents griefs : accusations de corruption autour du projet, dénonciation de l’absence de consultation publique sérieuse, et nombreuses inquiétudes environnementales. La mine est située dans une zone de jungle, riche en biodiversité. Elle consomme aussi d’importantes quantités d’eau douce, dont le pays manque tellement qu'il restreint actuellement l’activité du canal qui le traverse. First Quantum souligne que la mine se trouve sur un bassin hydrographique différent.
Au-delà du cas Cobre Panama, l’histoire témoigne de la complexité croissante d'opérer des mines, souvent de plus en plus grosses et mal acceptées de la population. Comme le rappelait le dernier baromètre sur les risques miniers d’EY, présenté fin octobre, le respect des critères environnementaux et sociaux et l’attention à la “licence sociale d’opérer” – c’est-à-dire la prise en compte des attentes des communautés locales et de la société civile pour éviter les conflits – sont tous deux sur le podium des principaux facteurs qui peuvent faire dérailler un projet minier en 2024.
Cette préoccupation qui n’est pas nouvelle, notamment dans les pays du Nord. En Serbie, le projet de mine de lithium de Jadar, porté par Rio Tinto, a été mis à l’arrêt début 2022 par le gouvernement. Du côté des Etats-Unis, les giga-projets de cuivre Pebble (porté par Northern Dynasty en Alaska), et de Resolution, (développé par Rio Tinto et BHP en Arizona) et Twin Metals (du conglomérat chilien Antofagasta dans le Minnesota), peinent à se concrétiser en raison des oppositions locales, notamment de populations autochtones. Les conflits se multiplient aussi dans les pays du Sud, où les populations luttent contre les atteintes à l’environnement tandis que les gouvernements cherchent souvent à tirer davantage de leurs ressources minières.
«Je pense que c’est une bonne chose que les standards environnementaux, les standards communautaires, et les exigences de confiance envers l’industrie augmentent. Cobre Panamá est une mine qui était au meilleur niveau sur ces aspects, et nous devons mieux travailler pour communiquer ce que nous y faisons», a défendu Tristan Pascall, le PDG de la filiale panaméenne de First Quantum dans les colonnes du quotidien espagnol El País. Il y assurait bien comprendre «l'impossibilité de travailler sans l'accord des personnes qui entourent [une mine]». Dans un contexte de défiance causé par les mauvaises pratiques historiques des entreprises minières canadiennes en Amérique Latine, et d’hypersensibilité aux questions de souveraineté du Panama, échaudé par l’historique d’interventionnisme américain autour de son canal, il sera difficile de prouver qu’il ne s’agit pas que de mots.



