C’est trois jours avant Noël, le mercredi 21 décembre 2022, que le président de l’Indonésie, Joko Widodo, a choisi de lancer une petite bombe sur le marché des matières premières. Malgré une décision récente de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) critiquant sa politique, similaire, de blocage des exportations de nickel, le géant minier d’Asie du sud-est a réitéré sur la voie du nationalisme des ressources. Il compte interdire, dès juin 2023, les exportations de bauxite depuis son pays. L’objectif est assumé : descendre dans la filière de l’aluminium, de l’extraction de bauxite vers le raffinage d’alumine, voire la production de produits finis.
De quoi capter davantage de valeur ajoutée voire, à terme, construire des filières industrielles de toute pièce, notamment dans le véhicule électrique. «L’idée pour les pays producteurs de minerais est de dire qu’ils ont bien compris que la transition énergétique est une opportunité qui leur donne un pouvoir de marché, et qu’ils veulent donc faire partie des gagnants», détaille Emmanuel Hache, économiste spécialiste des matières premières à l’Institut français du pétrole et des énergies nouvelles (Ifpen).
Protectionnisme des matières premières
Cette stratégie indonésienne a porté ses fruits pour le nickel, ce métal qui sert aux alliages inoxydables et se retrouve dans les batteries au lithium et dont l’Indonésie est le plus grand producteur. Le blocage des exportations par Djakarta, en 2014, a permis d’attirer des capitaux étrangers, notamment chinois, et d’installer des raffineries et des aciéries sur le sol indonésien. Sur sa lancée, l’Indonésie prévoit donc d’étendre la logique à la bauxite. Elle parle déjà du cuivre, et à récemment lancé l’idée d’édifier un cartel du style de l’Opep dans les métaux de la transition.
L’Indonésie n’est seule à durcir son "nationalisme des ressources". Le Zimbabwe, notamment, lui a emboîté le pas fin 2022 en bannissant les exportations de lithium, puis de plusieurs métaux, aux acteurs qui n’auront pas de permission spéciale. En 2021 déjà, un rapport de l’agence Fitch pointait la montée en puissance des pays producteurs dans les négociations avec les entreprises minières et les raffineurs, pointant notamment une croissance des taxes sur l’extraction de ressources. Citant des pays comme le Chili, le Pérou la République démocratique du Congo ou les Etats-Unis.

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Les effets de ces restrictions d’exportation restent incertains. Prenons le cas de la bauxite. Certes, l’Indonésie est le sixième producteur mondial et abrite d’importantes réserves. Mais ce minerai est abondant. Surtout, Djakarta avait déjà imposé un embargo sur la bauxite de 2014 à 2017. Favorisant alors l’installation de raffineries de bauxite chinoises sur son sol, mais aussi la transformation du marché.
Difficile de tenir un cartel
«La Chine a développé d’autres sources d’approvisionnement en bauxite, d’abord en Malaisie, où ils avaient des infrastructures logistiques en place pour d’autres matériaux, puis en Guinée. Jusqu’à en faire son premier fournisseur, devant l’Australie», retrace Edgardo Gelsomino, directeur des recherches spécialisé dans l’aluminium chez Wood Mackenzie. Au point que l’Indonésie est un fournisseur minoritaire de la Chine (16% en 2022). «Les capacités de production de bauxite sont importantes et un embargo de l’Indonésie n’aura que peu d’effets à la hausse sur les prix», conclut l’analyste.
La bauxite s’échange autour de 20 à 30 dollars la tonne (sans compter le coût du transport maritime, qui la fait se rapprocher des 50 dollars), et n’a que peu d’impact sur le prix de l’aluminium, souligne l’expert de Wood Mackenzie. Le cours de ce métal prisé dans la construction et la mobilité pour sa légèreté dépend d’abord de la demande et des coûts de l’énergie, et a oscillé autour de 2400 dollars la tonne sur le LME en janvier 2023, avec une pointe à 2600 dollars en fin de mois.
Le nouveau gouvernement de junte en Guinée pourrait, bien sûr, être tenté de suivre la stratégie indonésienne et a déjà montré des signes dans cette direction. Mais «la Guinée n’a pas les sources d’énergies nécessaires pour faire s’installer des raffineries», juge Edgardo Gelsomino. Par ailleurs, établir un cartel solide et durable est «très compliqué», souligne Emmanuel Hache. En rappelant l’histoire d’une des premières tentatives de cartellisation dans les matières premières, l’Association internationale de la bauxite créée en 1974, l’économiste pointe le poids des géants privés dans l’extraction et le raffinage, ainsi que les intérêts divergents des pays producteurs, comme autant d’obstacles. La nouvelle force des pays miniers, portés par l'arrivée d'un âge des métaux, devrait tout de même entraîner d'audacieuses stratégies géopolitiques.



