L’Usine Nouvelle - Thyssenkrupp a annoncé une lourde réduction de ses effectifs en Allemagne. Le président d’ArcelorMittal France, Alain Le Grix de la Salle, a récemment alerté devant l’Assemblée nationale sur le risque de disparition de la production d’acier primaire en Europe. Et globalement, la plupart des projets d’acier vert en Europe, dont celui d’ArcelorMittal à Dunkerque, sont décalés à une date inconnue. Continuez-vous votre propre projet, consistant à produire deux millions de tonnes de fer préréduit avec de l’hydrogène à Fos-sur-Mer ?
Jose Noldin - Bien sûr ! Nous restons très impliqués, tout comme nos actionnaires. Nous sommes en train de boucler une levée de fonds, supérieure à 50 millions d’euros. Le manque de visibilité et de cadre réglementaire pousse certains acteurs à reconsidérer leurs projets. Mais notre modèle économique est différent. Nous ne produirons pas de l’acier, qui est un produit complexe, mais du fer métallique réduit (ou DRI pour "direct reduced iron") avec de l’hydrogène. Notre produit est une commodité qui peut être utilisée dans tous les fours électriques, quel que soit le client. Nous pouvons vendre à différents sidérurgistes, y compris des petites quantités. D’une certaine manière, l’arrêt d’autres projets de DRI peut nous être bénéfique. Ce n’est pas un marché auquel nous avions pensé initialement, mais certains continuent d’installer des fours à arc électriques (la partie aval qui vient fondre le DRI) et pourraient avoir besoin de nos produits. Nous croyons au développement du marché.
Avez-vous dû changer votre feuille de route initiale qui prévoyait un démarrage de l’usine en 2027 ?
La première levée de fonds nous a permis de recruter, de former, de choisir le site industriel et faire les premières études de marché et d’ingénierie conceptuelle. Donc de dérisquer suffisamment pour susciter l’intérêt de nouveaux investisseurs, qui nous permettront de finaliser les études d’ingénierie basique, de faire tous les choix de technologie et de sécuriser l’accès à l’électricité. Et ainsi de prendre la décision finale d’investissement pour débuter la construction. Nous visons mi-2026 pour une mise en route fin 2028.
Vous parlez d’alimenter des fours électriques. Cela signifie que de votre point de vue, utiliser de la ferraille pour y faire de l’acier recyclé ne suffira pas?
Nous proposons de découper la chaîne de valeur de l’acier : produire du fer métallique à partir de minerai dans les endroits où il y a assez d’énergie bas-carbone et compétitive pour cela. Et laisser les sidérurgistes se centrer sur la production d’acier : c'est un vrai métier, où il y a des milliers de nuances, des brevets et une relation proche avec les clients finaux. Nous ne sommes plus les seuls à proposer cela. Des projets naissent au Moyen-Orient ou au Brésil. En Suède, Stegra (ex H2 Green Steel) a intégré la production de fer métallique pour d'autres sidérurgistes à son modèle. Dans un monde idéal, il suffirait de ne faire que du recyclage. Mais l’acier est un marché de deux milliards de tonnes par an avec d’importantes perspectives de croissance. La réserve de ferraille à recycler n’est pas suffisante, et elle ne permet pas de faire certaines qualités d’acier très exigeantes. Le DRI est nécessaire, y compris pour certains recycleurs, car il permet d’ajouter de la matière vierge et de diluer les impuretés présentes dans la ferraille.
Avez-vous des clients ?
Nous avons des accords de confidentialité. Mais nous avons signé plusieurs protocoles d’accord, qui représentent davantage que notre capacité de production. Tous ne vont pas se traduire en contrats commerciaux. Ils concernent trois types d’acteurs : de futurs consommateurs d’acier décarboné qui veulent sécuriser leur chaîne de valeur ; des sociétés de négoce et enfin des sidérurgistes qui investissent dans des fours électriques, mais ne veulent pas forcément produire de fer propre eux-mêmes. La demande européenne est largement suffisante !
L'hydrogène vert reste un point noir dans l'équation… Êtes-vous confiant dans votre capacité à produire à bas-coût depuis la France, où l’électricité est jugée trop chère par de nombreux industriels ?
Il y a un besoin de décarbonation et la France, notamment grâce au nucléaire, a un atout : l’accès à une énergie bas-carbone en continu pour faire tourner les électrolyseurs. C’est très important, car cela nous permet de produire nous-même notre hydrogène, mais aussi d’optimiser les coûts d’investissement en produisant en continu. La France est un super endroit pour produire de l’acier vert : il n’y a pas tant d’endroits où l’on peut trouver un gigawatt d’électricité bas-carbone disponible ! Il faut aussi prendre en compte d’autres aspects : Fos-sur-Mer est sur une plaque logistique performante, et il y a un bon accès à l’eau. Et la France permet aussi un accès au capital et à des politiques de soutien…
Le passage à l’échelle des électrolyseurs pour produire de l’hydrogène vert en masse est compliqué aujourd’hui. Avez-vous sécurisé cette question de fiabilité??
Nous sommes en train de finaliser les choix techniques, via beaucoup de discussions avec les fournisseurs, sur la fiabilité, la performance et leur capacité de production. Le marché de l’hydrogène évolue beaucoup : les acteurs investissent et de plus en plus de références sont disponibles. Nous avons besoin d'environ 700 MW d’électrolyseurs. C’est un point d’attention, mais au vu de notre feuille de route, nous avons confiance.
Il reste une question de prix. Devant l’Assemblée nationale, le président d’ArcelorMittal France Alain Le Grix de la Salle a dit qu’il faudrait payer le mégawattheure autour de 30 euros…
Nous visons un marché premium, qui doit intégrer une prime verte. L’électricité et le minerai de fer, dont le prix est mondial, représentent 80% du coût du DRI. L'énergie est donc un sujet de compétitivité clé. Nous avons des discussions avec des acteurs comme EDF, avec qui nous avons signé une lettre d’intention, et nous sommes parvenus à réunir les conditions pour avoir un modèle d’affaires qui fonctionne bien. Il ne faut pas prendre en compte le seul prix de l’électricité : le coût du CO2 et la prime verte payée pour l’acier décarboné restent essentiels. En Europe, ilreste des choses à améliorer, notamment concernant l’accès au financement public et privé, la continuité des mécanismes de soutien des industries électro-intensives (comme la compensation carbone) et la protection des frontières du marché européen.
La Commission européenne prépare un plan pour l'acier européen. Qu’en attendez-vous ?
Nous sommes dans une compétition mondiale injuste et toutes les conditions pour l’investissement ne sont pas encore là. La décarbonation aura un coût : il est impossible de produire de l'acier moins cher qu’avec du charbon dans un haut-fourneau existant. Il faut pouvoir construire des modèles d’affaires et avoir de la visibilité à long-terme. Pour cela, il faut un cadre réglementaire pour assurer la traçabilité des produits décarbonés, un accès à de l’électricité compétitive et en quantité suffisante ! Il faudrait aussi fixer des objectifs d’intégration d’un certain pourcentage d’acier bas-carbone dans l’automobile ou l’éolien par exemple. Cela permet d’assurer que la demande sera là. L’acier décarboné est une opportunité pour la sidérurgie européenne. Ajouter la décarbonation comme critère essentiel, cela crée un véritable atout supplémentaire de compétitivité.



