La décarbonation de l’aciérie de Dunkerque pourrait prendre plus de temps que prévu. Le géant mondial de l’acier ArcelorMittal, dirigé par le milliardaire indien Lakshmi Mittal, met en avant depuis des années un grand plan de transition du charbon vers l’hydrogène pour plusieurs de ses aciéries européennes, dont celle du Nord, qui représente à elle seule 15% des émissions de CO2 de l’industrie française.
Il y a un an, le groupe a obtenu jusqu’à 850 millions d’euros de subventions de la part de l'État français, soit la moitié de la somme prévue pour installer la tour de réduction directe (DRI) et les deux fours à arc électriques nécessaires pour faire de l’acier à partir de minerai de fer sans consommer de charbon. Mais le projet reste encore incertain. Attendue en fin d’année 2024, la décision d’investissement ne devrait pas être prise à court terme, selon les informations de L'Usine Nouvelle. Les conséquences pour la feuille de route du projet, qui devait produire dès 2027, sont inconnues.
Pause à l’échelle européenne
Contacté par L’Usine Nouvelle, ArcelorMittal confirme. «Nous restons engagés pour notre décarbonation en France, et nous continuons à affiner nos études d’ingénierie», explique un porte-parole d’ArcelorMittal par message électronique. «Les décisions finales d’investissement n’ont pas encore été prises», reconnaît cependant le groupe, qui précise attendre des mesures supplémentaires de protection de l’acier européen avant d’engager tout investissement. Une décision qui était anticipée et crainte par les syndicats et de nombreux observateurs.
Ce sont les syndicalistes belges de l'ABVV (fédération générale du travail de Belgique) qui ont sonné l'alarme en premier, après une rencontre avec la direction leur annonçant la mise en pause du projet de DRI sur le site ArcelorMittal de Gand. «On nous a dit que la feuille de route européenne pour la durabilité est en train d’être révisée de manière significative. Il n’y aura pas d’installation de DRI en Europe à court-terme. Les projets concernant le stockage et la réutilisation du CO2 sont aussi mis en pause», narrent les représentants syndicaux dans un communiqué publié le 18 novembre.

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Pour diminuer ses émissions sur le continent de 35% d’ici à 2030, ArcelorMittal avait annoncé des projets de DRI – qui permettent de passer du charbon au gaz naturel et à l’hydrogène – en France (Dunkerque), en Belgique (Gand), en Espagne (Gijon) et en Allemagne (Brême). Tous sont donc mis en pause, pour une durée indéterminée.
Clauses de sauvegardes à revoir
«Le marché dans lequel nous opérons est difficile, et les nombreuses incertitudes politiques et réglementaires impactent fortement notre industrie : nous avons besoin d’un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières efficace ainsi que de mesures de défense commerciale plus robustes pour lutter contre la concurrence extra-européenne déloyale [...]. De plus, nous attendons de connaître le détail du “Plan Acier” de la Commission européenne», précise ArcelorMittal par écrit. Une demande des organisations patronales et syndicales de la sidérurgie européenne à la nouvelle équipe d’Ursula von der Leyen, dont elle espèrent des mesures dans les 100 premiers jours d’exercice, donc d’ici mars.
«L’élément important, c’est la clause de sauvegarde», confirme une autre source. Ce mécanisme de protection de l’acier européen, mis en place par la Commission européenne depuis 2019, définit des quotas d’importations d’acier par produit et par pays, au-delà desquels des droits de douanes de 25% s’appliquent. La mesure prend fin en juillet 2026 et doit être renégociée, mais ne peut en théorie pas être reconduite dans le cadre des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Les sidérurgistes européens réclament des protections plus importantes et l’adaptation des quotas à la demande domestique en baisse.
«Il y a une accélération des tensions depuis juin», souffle Bruno Jacquemin, directeur général de l’A3M qui représente les industries métallurgiques en France. A la hausse des importations étrangères, alors que les surcapacités chinoises poussent tous les producteurs d’acier à chercher de nouveaux débouchés, s’ajoutent désormais la déprime globale de l’automobile et de la construction européenne (qui diminue la demande) et le spectre de la hausse des barrières douanières prévue par la future administration Trump... «Cela va encore renforcer les flux vers l’Europe, notamment d’acteurs qui ne sont pas soumis comme nous à la taxe carbone», s’alarme le lobbyiste.
Incertitudes sur l’hydrogène
Si ArcelorMittal ne les mentionne pas, il faut aussi noter que des incertitudes subsistent quant à la viabilité de l’acier produit avec de l’hydrogène. Le procédé est technologiquement prouvé à l’échelle industrielle, mais les sidérurgistes doivent trouver suffisamment d’hydrogène pour répondre à leurs besoins faramineux... et avec le défi de conserver une production rentable, alors que la petite molécule verte est bien plus chère que le charbon ou le gaz !
Ces difficultés, qui conduisent aussi le géant allemand Thyssenkrupp à réévaluer ses plans de décarbonation de l’aciérie géante de Duisbourg, où la construction d’un DRI a débuté, ne découragent cependant pas tout le monde en Europe. Dans le nord de la Suède, la start-up Stegra (ex H2 Green Steel) continue de construire son aciérie verte, tandis qu’en Allemagne, le groupe Stahl-Holding-Saar (SHS) et ses filiales ont signé en octobre différents contrats pour acquérir un DRI et deux fours électriques et mener à bien leur projet de décarbonation à 4,6 milliards d’euros.
Avec Solène Davesne.



