Devant un parterre d’entrepreneurs français, lors d’une tournée en Europe en juillet 2023, le président du Chili a d’emblée tenu à dissiper les préjugés. «Nous ne vendons pas seulement des pierres, a martelé Gabriel Boric. Nous sommes aussi un pays disposant de technologies avancées, où les possibilités sont nombreuses.» Si cet État d’Amérique latine règne sur le marché du cuivre et cherche à conquérir celui du lithium, il développe en parallèle une filière qui suscite tout autant de convoitises : l’hydrogène vert.
Présentée fin 2020 et étoffée depuis, la stratégie nationale démontre une ambition sans bornes. Le Chili prévoit en effet de compter 5 GW de capacité d’électrolyses installée dès 2025, de produire l’hydrogène vert le moins cher de la planète en 2030 et de figurer parmi les trois plus grands exportateurs de la molécule en 2040. Afin d’atteindre ces objectifs, le ministère de l’Économie a lancé un fonds de garantie, financé par diverses institutions internationales, dont la Banque mondiale. Celui-ci est déjà doté de 1 milliard de dollars et devrait attirer, dans une première étape, 12 milliards de dollars d’investissements privés, selon le gouvernement.
TotalEnergies mène le projet le plus avancé
Cette feuille de route semble déjà porter ses fruits, assure Marcos Kulka, le directeur exécutif de l’association H2 Chile. «En 2021, on dénombrait neuf projets d’hydrogène vert au Chili, rappelle-t-il. Aujourd’hui, on en recense 58.» Pour lui, cet essor fulgurant est avant tout lié aux caractéristiques naturelles du pays, propices à l’éolien et au photovoltaïque. À l’extrême sud, les vents qui soufflent sur la région de Magallanes sont classés parmi les plus forts et réguliers de la planète, tandis qu’au nord, une partie de la région d’Antofagasta reçoit autant d’éclairement énergétique solaire (radiance) que la planète Vénus. «Ces conditions spectaculaires font fortement baisser le prix des énergies renouvelables, résume Marcos Kulka. Or 60 à 70% du coût de fabrication de l’hydrogène vert dépendent de la production d’énergie.»
Les principaux énergéticiens français entendent bien profiter de ces atouts et posent ainsi des jalons pour participer activement au développement de cette filière naissante. C’est d’ailleurs TotalEnergies, via sa filiale TE H2 (détenue à 80% par le groupe tricolore et à 20% par Total Eren), qui porte à ce jour le projet industriel de production d’hydrogène le plus avancé et le plus conséquent du pays. «Il y a deux ans, nous avons sécurisé 120 000 hectares de terrain dans la région de Magallanes, explique Jean-Christophe Puech, le directeur Amérique latine de l’entreprise. Estimée à plus de 10 milliards d’euros, la première phase de notre projet prévoit l’installation de 3 GW de capacité d’énergie éolienne et de 2,2 GW de capacité d’électrolyse.»

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Créer des synergies entre les investisseurs
Si la production n’est pas censée démarrer avant 2030, TE H2 table déjà sur une montée en puissance rapide, jusqu’à atteindre 9 GW d’énergie éolienne et 6 GW d’électrolyse. Le complexe industriel comprendra également des installations portuaires, pour permettre l’exportation, une station de désalinisation et une usine en mesure de produire jusqu’à 4,4 millions de tonnes d’ammoniac chaque année. «Il est beaucoup plus simple de transporter l’hydrogène sous cette forme dérivée que sous forme liquide, pour laquelle il faut refroidir l’hydrogène à -253°C et le maintenir à cette température durant le trajet», précise Jean-Christophe Puech.
De même que TE H2, EDF est membre de l’association des producteurs d’hydrogène vert de Magallanes, fondée en mars 2023. «Celle-ci a pour objectif de faire émerger des synergies entre les différents groupes, notamment au niveau des infrastructures, afin de limiter l’impact global de cette industrie», expose Joan Leal, le directeur général d’EDF Chile. Car toutes ses initiatives alarment des associations environnementales qui interrogent les bénéfices réels de cette stratégie. L’électricien français étudie actuellement la faisabilité de deux projets dans la région, qui nécessiteraient plusieurs milliards d’euros d’investissement et totaliseraient 3,3 GW de capacité d’énergie éolienne. De quoi produire, là aussi à partir de 2030, 2,5 GW de capacité d’électrolyse et 1,5 million de tonnes d’ammoniac par an. Également séduit par les promesses de l’hydrogène vert chilien, Engie est à ce jour impliqué dans plusieurs projets pilotes. Le plus avancé, mené avec le fabricant d’explosifs Enaex dans le nord du pays, vise une production de 18 000 tonnes d’ammoniac chaque année dès 2025, puis de 700 000 tonnes à partir de 2030.
ADP, Vinci, Air Liquide... D'autres groupes français sur les rangs
D’autres entreprises françaises sont aussi positionnées sur les usages de l’hydrogène vert, en particulier le transport. Détenu à 45% par ADP et à 40% par Vinci, l’aéroport de Santiago a pour ambition de devenir le premier d’Amérique latine à utiliser la molécule pour certaines de ses opérations, dès 2025. Air Liquide prévoit pour sa part de construire un électrolyseur de 80 MW dans le pays. De son côté, le géant ferroviaire Alstom a manifesté son désir de fabriquer un futur train à hydrogène pour relier la capitale Santiago à la ville côtière de Valparaíso. Fondée par un français, la start-up KH2 négocie enfin avec plusieurs municipalités chiliennes la mise à disposition de vélos à hydrogène conçus par l’équipementier tricolore Pragma Industries.
Bien que la France ne prévoie pas encore d’importer de l’hydrogène vert chilien pour répondre à ses besoins, un groupe de travail bilatéral dédié au sujet a été lancé en juin de l’année dernière afin de renforcer la collaboration des deux pays. Une importante délégation chilienne emmenée par Marcos Kulka s’était d’ailleurs rendue au salon Hyvolution, en janvier 2023, à Paris, dans l’espoir de décrocher des partenariats fructueux.
«De multiples espèces sont menacées par ces projets»
Estefanía González Del Fierro, directrice de campagne chez GreenpeacePourquoi êtes-vous sceptique face aux objectifs du Chili en matière d’hydrogène vert ?
La région d’Antofagasta est déjà saturée par l’industrie minière, qui exerce une forte pression sur les ressources hydriques alors que la zone connaît fréquemment des épisodes de méga-sécheresse. Celle de Magallanes, en Patagonie, abrite de multiples espèces endémiques d’oiseaux et de chauves-souris, menacées par ces projets. Enfin, le transport maritime nécessaire à l’exportation de l’hydrogène pourrait créer des impacts sans précédent sur la biodiversité maritime.
Que pensez-vous des bénéfices écologiques et économiques mis en avant par le gouvernement ?
Les entreprises qui prévoient de produire de l’hydrogène au Chili n’ont pas encore publié d’étude d’impact environnemental prenant en compte l’ensemble de la chaîne. Cette opacité nous préoccupe énormément. Par ailleurs, aucune d’entre elles n’a signé de contrats fermes d’approvisionnement avec ses potentiels clients, il existe donc beaucoup de spéculations sur les retombées économiques réelles.
Quelle devrait être la priorité énergétique du Chili ?
Avec environ 55 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique, le Chili fait partie des bons élèves à l’échelle mondiale. Mais avant de se concentrer sur l’exportation, nous devons encore résoudre d’importants problèmes internes. Les dizaines de centrales à charbon du pays [dont certaines sont exploitées par Engie, ndlr] continuent à intoxiquer chaque année des milliers d’enfants.
Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3727 - Février 2024



