Reportage

Goutte-à-goutte, réutilisation, chasse aux fuites... Les entreprises du Tarn s’adaptent au manque d’eau

Après la sécheresse de 2022 et le dramatique épilogue du barrage de Sivens, la gestion de l’eau est érigée en priorité par les industriels implantés dans le Tarn.

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La production de la gélatine à base de couennes de porc de Weishardt ne consomme aucun produit chimique, mais beaucoup d’eau.

Dans le cadre bucolique de la forêt de Sivens, inondée de soleil, coule le Tescou, un affluent du Tarn. Il y a quelques années, cette rivière devait être scindée en deux par un barrage et une retenue d’eau gigantesque. Objectif : irriguer les cultures de maïs de la vallée qui s’étend de Castelnau-de-Montmiral, où le cours d’eau prend sa source, à Montauban, où il achève son périple. « La ZAD était sur ce versant, indique Françoise Blandel, membre de l’Union protection nature environnement du Tarn (Upnet), lors d’une visite du site. La zone humide a repris ses droits. » Il reste cependant quelques stigmates des 12,7 hectares naturels qui avaient été détruits.

Tout a démarré en 2010, avec un projet de barrage qui prévoyait une retenue d’eau de 1,5 million de mètres cubes, « alors qu’il existe 300 petites retenues sur le Tescou », rappelle Françoise Blandel. Les travaux, lancés le 1er septembre 2014, ont été interrompus après la mort d’un manifestant opposé au barrage, Rémi Fraisse, le 26 octobre, touché par une grenade offensive. Le chantier sera définitivement arrêté début 2015. Mais le sujet n’est pas réglé. Un autre projet, pour une retenue de 800 000 m3, est dans les tuyaux. Des défenseurs de l’agroécologie proposent un contre-projet qui repose sur les 100 000 m3 des petites retenues existantes.

Part des prélèvements d’eau dans le bassin adour-Garonne (moyenne annuelle)

22 % pour l’industrie

35 % pour l’eau potable

43 % pour l’agriculture

(Source : agence de l’eau Adour-Garonne)

Des processus de plus en plus sobres

Les tensions dans la vallée du Tescou illustrent bien les conflits autour du partage de l’eau dans un département particulièrement touché par le stress hydrique. « Ici, certains agriculteurs commencent à planter des cultures moins consommatrices en eau, comme la grenade ou la pistache. Mais nous devons développer le goutte-à-goutte et partager les retenues d’eau », estime Pierre Rigaud, propriétaire d’un domaine oléicole à Livers-Cazelles, dans le nord du département, « peu consommateur en eau », selon lui. « L’agroécologie progresse dans le Sud-Ouest, analyse Frédérique Argillos, cheffe de service Tarn-Aveyron de l’Agence de l’eau Adour-Garonne. Les programmes d’action sont engagés sur la façon de travailler les sols et de préserver la biodiversité, avec des équipements hydro-économes. »

Les industriels aussi doivent prendre des mesures pour limiter leurs prélèvements. « Ils réfléchissent à des modèles pour économiser l’eau, assure Éric Gouzènes, chef du service industrie et innovation à l’Agence de l’eau Adour-Garonne. De gros efforts ont été menés depuis la mise en place du Plan eau. Et en vingt ans, les prélèvements de l’industrie ont baissé de 50 %. Il n’y a pas d’équivalent dans d’autres secteurs d’activité. »

Près de Gaillac, à Saint-Sulpice-la-Pointe, dans une ZAC située derrière l’autoroute A68, est implantée l’usine d’embouteillage de Vinovalie, la plus grande coopérative viticole de la région. À l’intérieur, le son des bouteilles qui s’entrechoquent rythme la production. Peu de personnel (14 personnes) pour deux chaînes très automatisées d’où sortent 40 000 bouteilles par jour. Le vin arrive de quatre caves pour être stocké dans d’immenses cuves en Inox, avant d’alimenter les chaînes d’embouteillage, où les bouteilles sont lavées, remplies, bouchées, encapsulées et étiquetées.

« Nous consommons de l’eau pour l’hygiène, pour les machines et pour le rinçage des bouteilles, explique Jean-Christophe Doctrinal, le responsable de la maintenance. Avant la sécheresse de 2022, nous consommions 290 m3 d’eau par semaine. Nous sommes descendus à 250 m3 et visons, pour la fin de l’année, 200 m3 avec un ratio de 0,7 litre d’eau consommée par litre de vin produit. Nous avons agi sur le programme de lavage et réduit le temps de l’opération. » Vinovalie veut être prêt dès l’autorisation de la réutilisation des eaux usées. Cela tombe bien, le décret est paru le 9 juillet. « Nous allons commencer par les utiliser pour les sanitaires d’ici à la fin de l’année, mais nous souhaitons pouvoir alimenter la future zone d’activité et les entreprises voisines. »

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Vinovalie, la plus grande coopérative de la région, souhaite faire bénéficier les entreprises de ses eaux usées traitées.

Anticiper les restrictions

Plus au sud du département, la ville de Graulhet a souffert de la disparition d’une grande partie de ses activités liées au cuir. L’usine de Weishardt, dont les bâtiments rappellent qu’elle est presque centenaire, entoure une église étrangement perdue dans cet ensemble… L’ETI emploie 430 personnes dont 230 sur deux sites à Graulhet. Ici, elle produit 10 500 tonnes de gélatine à base de couenne de porc pour des clients célèbres comme Haribo, Lamy Lutti, Danone, Nestlé, DSM, Capsugel… Pour fabriquer cette gélatine, il faut beaucoup d’eau, prélevée dans la rivière Dadou et une nappe souterraine. « Nous sommes obligés d’utiliser de l’eau potable, et pompons 3 700 litres par jour. Mais nous en rejetons 3 000 litres », précise Jean-Pierre Cot, le directeur industriel du groupe et directeur de l’usine. Une station d’épuration d’une capacité de 3 500 litres par jour rejette les eaux usées, après traitement, dans le Dadou.

Tout n’est pas parfait. En 2023, l’entreprise a été condamnée pour avoir pollué cette rivière en 2020 avec ses rejets. « Une machine de traitement était tombée en panne, provoquant un débordement de boues au moment de Noël », explique le directeur. La problématique de l’eau est prise en compte depuis des années, mais la sécheresse de 2022 a accéléré les choses. « En dix ans, la production a augmenté de 15 % et la consommation d’eau a baissé d’autant », poursuit Jean-Pierre Cot. L’eau prélevée, qui n’est pas rejetée dans le Dadou, disparaît dans l’évaporation et dans la gélatine. L’objectif de l’entreprise pour les prochaines années est de baisser de 10 % le ratio d’eau consommée par tonne de gélatine produite, en continuant à optimiser les process et à chasser les fuites avec des capteurs de débit.

Les municipalités sont également à la recherche d’économies. « Quand on se retrouve avec des restrictions d’utilisation d’eau comme il y a deux ans, il faut agir », témoigne Chantal Guidez, adjointe à l’environnement de Lavaur. En périphérie de cette petite ville située à une vingtaine de kilomètres de l’usine Weishardt, la station d’épuration de Veolia a mis en place la réutilisation des eaux usées traitées (Reut). Pour ses seuls besoins, dans un premier temps. « Nous n’utilisons plus l’eau potable de la Montagne noire pour nos propres usages, affirme Stéphane Couturier, expert technique à la direction régionale de Veolia. Et nous attendons le décret qui autorisera la Reut pour le nettoyage des rues. » Il a été adopté cet été, mais la réglementation interdit de réutiliser plus de 10 % des eaux usées, le reste devant être renvoyé dans le milieu naturel, une fois traité. Une limite qui réduit encore fortement la portée de cette solution.

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Veolia, qui gère l’eau de Lavaur, a mis en place la réutilisation des eaux usées pour sa propre consommation, en attendant les décrets qui permettront de nettoyer la ville.

Couv 3734

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3734 - Septembre 2024

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